Collusion entre commerce d'alcool et trafic d'êtres humains (© BnF).
Aborder le rôle du vin et des alcools dans le système colonial est une démarche nécessaire pour comprendre la réalité brutale des échanges commerciaux passés. Si le vin est souvent célébré comme un produit de civilisation, l'histoire nous rappelle qu'il fut aussi une commodité au cœur du commerce triangulaire, utilisé comme monnaie d'échange pour déshumaniser et asservir des populations entières.
Le vin comme monnaie d'échange dans la traite transatlantique
Dès le XVIIe siècle, l'essor des plantations sucrières dans les Caraïbes et en Amérique impose une demande constante en main-d'œuvre servile. Les navires négriers, partis des grands ports européens, ne transportaient pas seulement des produits manufacturés ou des armes pour troquer des captifs sur les côtes africaines. Parmi ces marchandises, l'alcool — sous forme de vins mutés, d'eaux-de-vie, de rhum ou de tafia — occupait une place centrale. L'alcool servait d'outil de manipulation et de troc : il était échangé contre des hommes, des femmes et des enfants auprès des chefs locaux ou des courtiers en esclaves. Cette pratique, systématique et codifiée, transformait le breuvage en un instrument direct de la déportation.
Une économie de la dépendance et de l'asservissement
L'usage du vin et des alcools forts ne se limitait pas aux échanges sur les côtes africaines. Une fois arrivés dans les colonies, ces produits étaient utilisés pour maintenir les populations asservies dans un état de dépendance physique et mentale. Dans les plantations de canne à sucre ou de café, la distribution de rhum ou d'alcools de mauvaise qualité servait de récompense, de moyen de contrôle social ou d'anesthésiant face à la dureté des conditions de travail. Le cycle était pervers : le vin et les alcools produits ou distribués par les puissances coloniales finançaient, par leur vente, le maintien des structures esclavagistes qui produisaient les denrées de luxe (sucre, tabac, café) consommées en Europe.
Un regard lucide sur le patrimoine viticole
Étudier cet aspect de l'histoire du vin demande une grande rigueur. Il ne s'agit pas de condamner le vin en soi, mais d'exposer comment, pendant des siècles, une filière d'excellence a pu être partie prenante d'une machine économique inhumaine. Reconnaître que le prestige de certains grands négociants ou de certaines maisons de commerce d'hier a pu être construit, en partie, sur les bénéfices tirés de ce commerce triangulaire est un exercice de mémoire indispensable. Ce sujet permet de comprendre que l'histoire du vin est intimement liée à celle de la mondialisation sauvage, et que notre appréciation actuelle du breuvage gagne en profondeur lorsqu'elle intègre cette conscience des tragédies qu'il a pu accompagner ou financer.
Dates clés de ce sombre commerce
1674 : La Compagnie des Indes occidentales intensifie l'utilisation des alcools de Bordeaux et d'eaux-de-vie charentaises comme monnaie d'échange dans ses comptoirs de la côte de Guinée.
1685 : Le Code Noir est instauré en France ; il réglemente la vie des esclaves tout en protégeant les intérêts économiques des propriétaires, parmi lesquels figurent de nombreux négociants en vin.
1713 : Le traité d'Utrecht confirme l'hégémonie britannique sur la traite, tout en boostant le commerce des vins de Madère et de Porto, massivement exportés vers les colonies américaines en échange de denrées issues de l'esclavage.
1780-1790 : Cette décennie marque le pic du commerce triangulaire où les cargaisons d'alcools français et espagnols représentent une part non négligeable des coûts d'avitaillement des navires négriers, témoignant de leur importance stratégique.
1848 : Abolition définitive de l'esclavage dans les colonies françaises, mettant fin au cadre légal de ce système économique, bien que les structures de dépendance à l'alcool héritées de cette période persistent durablement dans de nombreuses sociétés colonisées.