mardi 14 décembre 2021

L'essor des vins "No/low", peu ou pas alcoolisés

Plus qu'une tendance, une nouvelle façon de voir la vie ? (©DR).

Une nouvelle tendance de consommation de vin fait son apparition depuis peu, celle des vins contenant peu ou pas d'alcool. Cette mode - qui fait suite à la création de bière pas ou peu alcoolisées - tend petit à petit à se professionnaliser pour convaincre un public de plus en plus prudent avec sa santé. On explique et on décrypte cette tendance pour vous…


L'émergence et la chronologie du phénomène


Le marché du vin sans ou à faible teneur en alcool a connu une trajectoire marquée par trois grandes périodes. Entre 2010 et 2015, le concept était encore balbutiant et les résultats gustatifs manquaient cruellement de finesse, se rapprochant davantage du jus de fruit que du vin. La véritable bascule s'est opérée entre 2018 et 2020, portée par une conscience accrue en matière de santé et par des progrès techniques significatifs dans les procédés de désalcoolisation. Depuis ce début d'année 2021, nous assistons à une phase de professionnalisation et d'institutionnalisation, où ces vins deviennent des produits de consommation courante, soutenus par des investissements massifs des grandes maisons viticoles.


Les innovations technologiques au cœur de la production


Le défi technique majeur consiste à éliminer l'éthanol, qui structure le vin et transporte ses arômes, tout en conservant la complexité organoleptique de la boisson. Pour relever ce défi, les producteurs utilisent des méthodes de pointe comme l'osmose inverse, qui sépare les composants du vin par filtration, ou la colonne à cône tournant, qui extrait l'alcool sous vide à basse température pour respecter la fragilité des arômes. Parallèlement, une nouvelle approche de la viticulture voit le jour : les vignerons adaptent leurs pratiques au champ, notamment en procédant à des vendanges précoces pour obtenir un raisin moins riche en sucre, ce qui permet de produire des vins de base naturellement moins alcoolisés et de limiter le recours aux traitements technologiques intensifs.


Une cible de consommateurs diversifiée et consciente


Contrairement aux idées reçues, ce marché ne s'adresse pas exclusivement aux abstinents. La cible principale est constituée par les consommateurs dits modérateurs, qui apprécient le vin mais cherchent à réduire leur consommation d'alcool pour des raisons de santé, de gestion calorique ou de vigilance au quotidien. Ce segment attire également une part croissante de la génération Z et des Millennials, dont les habitudes de consommation privilégient le bien-être et une approche plus réfléchie. Enfin, ces produits répondent parfaitement aux besoins de situations sociales spécifiques, comme les déjeuners professionnels, la conduite, ou toute circonstance imposant une sobriété totale sans pour autant devoir renoncer au plaisir du rituel lié au vin.


Perspectives d'avenir et intégration sociale


L'avenir de ce segment se dessine autour d'une montée en gamme qualitative, délaissant les produits industriels pour des vins de terroir capables de revendiquer une identité propre. Nous observons une normalisation sociale frappante : il devient de plus en plus commun de trouver ces alternatives à la table des grands restaurants, où elles sont traitées avec le même sérieux que les crus traditionnels. Cette évolution montre que le "No/Low" ne cherche pas à supplanter le vin classique, mais bien à offrir une alternative cohérente pour fidéliser une clientèle désireuse de varier ses modes de consommation. C'est, pour la filière viticole, une manière stratégique et inclusive d'assurer la pérennité du plaisir du vin dans un monde où les habitudes évoluent.

mercredi 8 septembre 2021

Idée reçue : le vin bio est forcément meilleur que le vin conventionnel !

Vins bios, vins parfaits ? (©A. Abellan).



La question de savoir si le vin biologique surpasse le vin conventionnel soulève souvent des débats passionnés, mêlant des critères à la fois écologiques, sanitaires et gustatifs. Pour y voir clair, il est essentiel de dépasser les idées reçues et de comprendre ce qui sépare réellement ces deux modes de production, car la mention « bio » sur une étiquette ne garantit pas automatiquement un grand vin dans le verre.


Une distinction ancrée dans la vigne et le chai


Pour bien saisir les nuances, il faut d'abord distinguer le travail à la vigne de celui effectué à la cave. La viticulture biologique se définit principalement par le refus des produits chimiques de synthèse, comme les pesticides ou les engrais chimiques, et privilégie des traitements d'origine naturelle comme le cuivre ou le soufre. Le vin conventionnel, en revanche, s'autorise l'usage de la chimie moderne pour protéger les récoltes de manière plus prévisible et standardisée.

Cependant, un vin se fait aussi au chai lors de la vinification. Si le cahier des charges européen du vin bio limite l'usage de certains additifs et réduit le taux maximal de sulfites autorisés par rapport au conventionnel, il permet tout de même un grand nombre de manipulations techniques. Un vin bio peut donc tout à fait être travaillé de manière très industrielle, tandis qu'un vigneron conventionnel et méticuleux peut limiter ses interventions au strict minimum.


L'impact environnemental et sanitaire comme premier argument


Sur le plan de l'écosystème et de la santé, le vin biologique marque des points évidents. En bannissant les molécules de synthèse, la viticulture bio préserve la biodiversité des sols, protège la santé des ouvriers agricoles et évite la pollution des nappes phréatiques. Pour le consommateur, faire le choix du bio réduit drastiquement l'exposition aux résidus de pesticides dans le produit fini.

À titre d'exemple, de nombreuses études sur les résidus de récolte montrent que les vins conventionnels contiennent fréquemment des traces de molécules phytosanitaires, même si celles-ci respectent généralement les limites légales. Le vin bio offre ainsi une clarté et une sécurité environnementale que le vin conventionnel ne peut pas promettre au même degré.


Le goût du vin dépend du vigneron, pas du label


Sur le terrain purement gustatif, l'affirmation selon laquelle le bio est « meilleur » devient beaucoup plus subjective. Un label biologique n'est pas un gage de qualité sensorielle, mais une certification de méthode. Un vin bio peut être mal vinifié, présenter des défauts aromatiques ou manquer cruellement de relief si le travail technique ne suit pas. À l'inverse, de prestigieux domaines de Bourgogne ou de Bordeaux opèrent selon des standards extrêmement vertueux sans pour autant revendiquer le label officiel sur leurs bouteilles, par choix de liberté de manœuvre en cas de millésime catastrophique.

L'avantage gustatif souvent attribué au bio vient en réalité d'une philosophie globale. Les vignerons qui font l'effort de convertir leur domaine au biologique sont souvent des passionnés qui passent plus de temps dans leurs vignes, limitent les rendements pour obtenir des raisins plus concentrés et cherchent à exprimer leur terroir plutôt qu'à fabriquer un produit standardisé. C'est cette attention méticuleuse, bien plus que l'absence de béquilles chimiques, qui donne au vin sa complexité et sa profondeur.


Une affaire de philosophie et de savoir-faire


Le vin bio n'est pas intrinsèquement supérieur au vin conventionnel par la seule magie de sa certification. Il représente un choix éthique et environnemental précieux, souvent porté par des artisans rigoureux qui signent des bouteilles vibrantes et authentiques. Le véritable critère de qualité reste le savoir-faire de l'humain derrière la bouteille, sa connaissance de sa terre et le soin apporté à chaque étape de la création.

mercredi 11 août 2021

La place de l'eau dans les vignobles français

L'irrigation de la vigne : où en est-on ? (©DR).



Le sujet de l'eau en viticulture française est devenu une question centrale qui oppose la nécessaire adaptation au changement climatique et la préservation de l'identité des vins. La réglementation, historiquement très restrictive, évolue progressivement pour offrir aux vignerons des outils de survie face aux sécheresses intenses, tout en maintenant un cadre strict pour éviter les dérives productivistes.


Le cadre historique et la rigueur des Appellations d'Origine Contrôlée


Traditionnellement, la viticulture française est une culture de plein champ, non irriguée. Le principe fondateur, inscrit dans le Code rural, interdit l'irrigation pour les vins bénéficiant d'une Appellation d'Origine Contrôlée (AOC) car l'apport d'eau est perçu comme une altération de la typicité du terroir. Jusqu'au décret de 2006, cette interdiction était quasi absolue. Depuis cette date, des dérogations encadrées par l'INAO ont été mises en place. Ces autorisations ne sont pas automatiques et doivent être justifiées par un risque avéré pour la qualité de la vendange, et non pour son volume. Le dossier doit être porté par l'Organisme de Défense et de Gestion (ODG) de l'appellation, démontrant ainsi que l'irrigation est une mesure corrective exceptionnelle et non un mode de culture habituel.


L'adaptation réglementaire face à l'urgence climatique


Le dérèglement climatique a contraint les autorités à assouplir le calendrier des autorisations. Une étape majeure a été franchie avec le décret du 8 août 2023, qui a repoussé la date butoir d'irrigation du 15 août au 15 septembre. Cette modification permet aux viticulteurs de sécuriser les derniers stades de la maturation du raisin, particulièrement les années où les épisodes de chaleur tardive compromettent l'équilibre sucre-acidité des baies. Cette évolution illustre une transition vers un pilotage plus précis du stress hydrique, où l'irrigation n'est plus seulement une bouée de sauvetage contre le dépérissement des ceps, mais un levier technique pour maintenir la qualité technologique et sanitaire des vins dans un contexte de températures estivales extrêmes.


Expérimentations et innovations territoriales


Face à la rareté de l'eau, de nouvelles stratégies de gestion voient le jour, dépassant le simple débat sur l'autorisation d'irriguer. Le projet Irri-Alt'Eau dans le massif de la Clape, en Occitanie, constitue un exemple emblématique d'innovation. Depuis 2022, ce dispositif pionnier utilise des eaux usées traitées pour irriguer le vignoble via un système de goutte-à-goutte, répondant ainsi à la fois aux besoins hydriques de la vigne et aux impératifs de sobriété dans une zone où les ressources sont extrêmement limitées. Parallèlement, les vignerons développent des outils d'aide à la décision (OAD) basés sur des capteurs installés dans les sols pour mesurer le potentiel hydrique en temps réel. Ces technologies permettent de déclencher l'apport d'eau uniquement lorsque la vigne atteint un seuil de stress critique, minimisant ainsi la consommation globale tout en maximisant l'efficacité de chaque goutte distribuée.


Les enjeux politiques et environnementaux futurs


Le débat reste vif entre les partisans d'une viticulture résiliente et ceux qui craignent une banalisation de l'irrigation. Si des projets de transfert d'eau, comme celui du Rhône vers le Languedoc, sont envisagés pour sécuriser certaines zones, ils se heurtent à des oppositions fortes sur l'impact environnemental et l'équité entre les usages. La réglementation française cherche désormais à trouver un équilibre fragile. Le « Plan eau » lancé par le gouvernement en 2023 fixe des objectifs ambitieux de réduction des prélèvements pour l'ensemble des filières agricoles d'ici 2030. Pour le vignoble, l'avenir ne semble pas résider dans une irrigation généralisée, mais dans une gestion ultra-localisée et raisonnée, couplée à une réflexion de fond sur la sélection de cépages plus résistants à la sécheresse et à la gestion des sols pour améliorer leur capacité de rétention d'eau.

lundi 12 juillet 2021

L'Angleterre, future terre viticole ? - 1/2

Vignes d    ans le Kent, au Royaume-Uni (©DR).

Le développement du vignoble britannique est sans doute l'une des mutations les plus fascinantes du paysage viticole mondial contemporain. Longtemps resté anecdotique, le vin anglais, et particulièrement sa production de vins effervescents, s'est imposé en quelques décennies comme un concurrent sérieux aux grands classiques européens, porté par un réchauffement climatique qui modifie radicalement les conditions de culture outre-Manche.


Un essor favorisé par la géologie et le climat


Le succès actuel du vignoble anglais repose sur une coïncidence géologique remarquable. Les sols du sud de l'Angleterre, notamment dans les comtés du Sussex, du Kent et du Surrey, partagent une structure de craie identique à celle de la Champagne. Ce sous-sol assure un drainage exceptionnel tout en maintenant une réserve hydrique idéale pour la vigne. Parallèlement, l'élévation des températures moyennes annuelles, couplée à une exposition solaire accrue, permet désormais aux cépages champenois, comme le Chardonnay, le Pinot Noir et le Pinot Meunier, d'atteindre une maturité technologique optimale, offrant des vins d'une grande finesse et d'une acidité naturelle préservée.


L'excellence des vins effervescents


La spécialité britannique réside aujourd'hui dans l'élaboration de vins effervescents selon la méthode traditionnelle. Les producteurs anglais ont su adopter une rigueur technique exemplaire, rivalisant avec les standards qualitatifs les plus exigeants. Le climat frais d'Angleterre permet une maturation lente du raisin, ce qui confère aux vins une élégance, une tension et une complexité aromatique particulièrement recherchées. Ces cuvées, souvent primées dans des concours internationaux, séduisent de plus en plus d'amateurs avertis à la recherche de bulles à la fois nerveuses et expressives, capables de vieillir avec grâce.


Un modèle de développement audacieux


Au-delà de la qualité intrinsèque des vins, le modèle britannique se distingue par son absence de poids historique. Contrairement aux régions françaises liées par des traditions séculaires et des cahiers des charges rigides, les vignerons anglais ont fait preuve d'une grande agilité. Ils investissent massivement dans des infrastructures de pointe et privilégient une approche entrepreneuriale dynamique, tournée vers l'innovation. Ce nouveau vignoble attire des investissements internationaux, y compris de grandes maisons de Champagne qui, anticipant les évolutions climatiques, cherchent à diversifier leurs actifs en s'implantant sur ces nouveaux terroirs prometteurs.


Un futur ambitieux malgré les défis


L'avenir du vignoble britannique s'annonce radieux mais reste soumis aux aléas climatiques inhérents à sa latitude septentrionale. Si le réchauffement global facilite la maturation, il apporte aussi une instabilité météorologique accrue, avec des risques accrus de gelées printanières ou de pluies excessives durant la floraison. Néanmoins, l'enthousiasme est total. La reconnaissance croissante des appellations locales témoigne d'un ancrage durable de la viticulture dans l'économie agricole britannique. Le vin anglais ne se voit plus comme une curiosité, mais comme un acteur de premier plan qui redéfinit les frontières viticoles mondiales et qui prouve que l'excellence peut émerger là où on l'attendait le moins.

dimanche 20 juin 2021

Cépage rare : l'arbane

Vignoble de la Côte des Bar, dans l'Aube (© D. Guy).


Dans l'imaginaire collectif, la Champagne est indissociable du trio classique composé du Chardonnay, du Pinot Noir et du Meunier. Pourtant, au sein de ce vignoble prestigieux, il existe des trésors de biodiversité dont l'Arbane est sans doute l'un des plus rares et des plus fascinants. Ce cépage blanc ancestral, autrefois présent sur de nombreuses parcelles, avait presque totalement disparu au fil du XXe siècle en raison de sa culture complexe et de ses rendements capricieux.


Aujourd'hui, porté par une poignée de vignerons passionnés qui refusent l'uniformisation, l'Arbane connaît une renaissance confidentielle, offrant une facette méconnue et précieuse de l'identité champenoise.


Un caractère rare et exigeant


La culture de l'Arbane relève presque du défi pour le vigneron. Ce cépage se montre particulièrement tardif et irrégulier dans sa production, ce qui explique pourquoi il a été progressivement écarté au profit de variétés plus fiables et rentables. Ses grappes, petites et compactes, demandent une attention constante tout au long de l'année pour atteindre une maturité satisfaisante. Toutefois, cette difficulté n'est pas un obstacle, mais une promesse : elle forge des vins à la personnalité marquée, dotés d'une grande concentration et d'une capacité naturelle à exprimer la typicité de leur sol, en particulier sur les terres calcaires et crayeuses de l'Aube.


Une signature aromatique pleine de vivacité


À la dégustation, l'Arbane surprend par sa fraîcheur et sa complexité. Contrairement à des cépages qui jouent sur la rondeur ou la puissance, il se distingue par une droiture remarquable et une acidité vibrante qui structure magnifiquement le vin. On y découvre souvent des arômes délicats de fleurs blanches, de fruits à chair jaune, ainsi qu'une minéralité saline très caractéristique. En Champagne, il apporte une profondeur et une verticalité que l'on retrouve rarement dans les assemblages classiques. Il permet ainsi de créer des cuvées dotées d'une identité forte, capables d'évoluer avec une grande distinction et de conserver une jeunesse éclatante sur plusieurs années.


L'emblème d'une viticulture de conviction


La réapparition de l'Arbane dans les flacons contemporains est le signe d'un changement de paradigme profond au sein de la région champenoise. Pour les vignerons qui le cultivent, l'Arbane est le symbole d'une volonté de restaurer la richesse du patrimoine viticole local. En intégrant ce cépage, parfois en confidentiel ou au sein d'assemblages audacieux, ils s'inscrivent dans une démarche de préservation qui dépasse le simple cadre de la production. Ce cépage rare devient alors un ambassadeur de la diversité, prouvant aux amateurs du monde entier que la Champagne, par-delà ses grandes maisons, est aussi une terre d'expérimentation où la patience et l'audace permettent de révéler des pépites oubliées.

mardi 15 juin 2021

Régions viticoles françaises : la Provence

Les vignobles de Provence, côté "balcons sur la mer" (©DR).



La Provence, c'est le grand Sud, là où le chant des cigales accompagne le ressac de la Méditerranée. Le vignoble de Provence est souvent associé aux vacances et à l'art de vivre, mais c'est avant tout le berceau historique de la viticulture française et le leader mondial incontesté de l'univers des grands rosés secs.


Introduction au balcon méditerranéen des vins de Provence


Le vignoble de Provence s'étend sur une vaste bande côtière et intérieure qui va de la ville d'Aix-en-Provence jusqu'à Nice, couvrant principalement les départements des Bouches-du-Rhône, du Var et des Alpes-Maritimes. Ce territoire de carte postale est soumis à un climat méditerranéen pur, caractérisé par un ensoleillement exceptionnel, des étés chauds et secs, et la présence salutaire du Mistral qui assainit naturellement les grappes après les rares pluies. Le relief provençal est tourmenté, alternant entre des barrières calcaires escarpées au nord et à l'ouest, comme le massif de la Sainte-Baume, et des massifs cristallins de schistes et de granites à l'est, face aux îles d'Hyères. Bien que la Provence produise des vins rouges d'une belle structure et des blancs d'une grande fraîcheur maritime, elle a fait du vin rosé sa spécialité absolue, élevant sa vinification technique au rang de référence internationale.


Une histoire : elle est millénaire née des comptoirs phocéens


L'histoire de la Provence se confond avec la naissance même du vin en France. Au VIe siècle avant notre ère, les marins grecs venus de Phocée fondent Massalia, la future ville de Marseille, et y plantent les premiers pieds de vigne de l'Hexagone. Ces premiers vins de l'Antiquité, peu macérés, étaient de couleur claire, faisant de la Provence le plus ancien producteur de rosé au monde. À l'époque romaine, la région, devenue la "Provincia Romana", structure ses voies commerciales et exporte ses amphores dans tout l'Empire. Au Moyen Âge, les grands ordres monastiques et la noblesse locale reprennent la gestion du vignoble pour fournir les cours seigneuriales. Après le traumatisme du phylloxéra à la fin du XIXe siècle, la Provence entame sa reconstruction en s'organisant collectivement. L'année 1977 marque un tournant majeur avec la reconnaissance de l'appellation régionale des Côtes de Provence, lançant la région dans une quête moderne de précision technique et de montée en gamme.


Les cépages : l'art de la couleur claire


Le vignoble provençal utilise une large palette de cépages traditionnels parfaitement adaptés à la chaleur et à la sécheresse. Pour l'élaboration des célèbres vins rosés et des vins rouges, le Grenache Noir joue un rôle pivot en apportant de la rondeur, du gras et des arômes de petits fruits rouges. Il est presque toujours associé au Cinsault, le cépage de la finesse par excellence, qui apporte de la fraîcheur, de la légèreté et des nuances florales idéales pour les rosés de l'appellation Coteaux d'Aix-en-Provence. La Syrah apporte sa couleur et ses notes épicées, tandis que le Carignan Noir et le Cabernet Sauvignon complètent les assemblages des Côtes de Provence. Le Mourvèdre est quant à lui le roi absolu et l'identité des vins de Bandol, où il trouve sur les terrasses de l'amphithéâtre face à la mer les conditions parfaites pour donner des vins rouges puissants, tanniques et de très longue garde. Pour les vins blancs, le Rolle, également connu sous le nom de Vermentino, est le cépage maître, offrant des notes d'agrumes, de poire et de fleurs blanches d'une grande élégance, particulièrement sublimées dans les micro-appellations de Cassis ou de Bellet.


Triomphe mondial à l'export et vigilance face au climat


La situation actuelle des producteurs provençaux est globalement plus enviable que celle d'autres régions de l'Hexagone, même si la vigilance reste de mise. Portée par la révolution mondiale de la consommation de rosé premium, dont la Provence est l'ambassadrice, la région ne connaît pas de crise de surproduction généralisée et échappe aux campagnes d'arrachage massif de vignes. Les exportations sont le grand poumon économique de la filière, représentant près de quarante pour cent des volumes, avec une présence massive sur le marché nord-américain, au Royaume-Uni et en Europe du Nord. Cependant, le modèle provençal fait face à des défis importants. La forte dépendance économique au seul produit rosé crée une vulnérabilité face à l'émergence d'une concurrence internationale agressive qui tente d'imiter le style provençal à bas coût. De plus, la spéculation foncière sur le littoral varois complique les transmissions familiales des domaines. Sur le plan de la culture, le changement climatique est une préoccupation majeure. Les sécheresses estivales extrêmes bloquent parfois la maturité des raisins et font chuter les rendements, ce qui pousse les vignerons à investir dans la gestion de l'eau, à travailler les sols pour préserver l'humidité et à chercher des techniques de vinification préservant la fraîcheur aromatique et la pâleur de la robe de leurs vins.


Liste exhaustive des Appellations d'Origine Contrôlées de Provence


Le vignoble de Provence est structuré autour d'une grande appellation régionale, de deux appellations sous-régionales majeures et d'une collection de prestigieuses appellations locales dites de "terroir" ou "communales". On dénombre au total 9 Appellations d'Origine Contrôlées.

Les grandes appellations régionales et sous-régionales

Ce groupe constitue le cœur des volumes de la région et couvre la plus grande partie du territoire provençal. On y trouve les Côtes de Provence (qui s'étendent sur trois départements), les Coteaux d'Aix-en-Provence (situés à l'ouest, autour de la ville d'Aix) et les Coteaux Varois en Provence (situés au cœur du département du Var, dans une zone plus montagneuse).

Les dénominations géographiques au sein de l'AOC Côtes de Provence

Pour valoriser des terroirs bien spécifiques au sein de la grande appellation régionale, l'INAO a reconnu cinq dénominations géographiques complémentaires qui disposent de règles de production plus strictes. Il s'agit des Côtes de Provence Sainte-Victoire (au pied de la célèbre montagne), des Côtes de Provence Fréjus (proche du littoral est), des Côtes de Provence La Londe (sur des sols de schistes face à la mer), des Côtes de Provence Pierrefeu (en lisière du massif des Maures) et des Côtes de Provence Notre-Dame des Anges (au cœur du Var).

Les appellations locales et de terroirs spécifiques

Ce sont des appellations de taille plus restreinte, souvent historiques, qui se distinguent par une forte identité de terroir et des profils de vins très typés. Cette liste comprend Bandol (célèbre pour ses rouges de Mourvèdre et ses rosés de gastronomie), Cassis (vignoble de poche niché dans les calanques, réputé pour ses grands vins blancs), Palette (petite appellation historique située aux portes d'Aix-en-Provence), Bellet (vignoble implanté sur les collines escarpées de la commune de Nice), Baux-de-Provence (vignoble pionnier de la culture biologique situé dans le massif des Alpilles) et Pierrevert (appellation rattachée historiquement et administrativement à la Provence, bien que située plus au nord, dans le département des Alpes-de-Haute-Provence).

jeudi 8 avril 2021

Changements climatiques - 4/8 : l'exemple du Bordelais

Les chaises bordelais élèvent… de nouveaux cépages ! (CDR).


Pour illustrer concrètement la tension entre impératifs climatiques et rigidité réglementaire, le vignoble bordelais constitue un exemple particulièrement éclairant. C'est une région puissante, historiquement attachée à des codes stricts, qui a dû engager une révolution législative pour assurer sa pérennité.


Bordeaux : le choc des traditions face à la nécessité climatique


Le vignoble de Bordeaux illustre parfaitement la difficulté de concilier une image de marque mondiale, bâtie sur des cépages emblématiques comme le merlot ou le cabernet sauvignon, avec une réalité climatique qui menace leur équilibre. Après le traumatisme de la canicule de 2003, qui avait forcé des vendanges précoces inédites, le Conseil Interprofessionnel du Vin de Bordeaux (CIVB) a pris conscience que la typicité de ses vins, autrefois gage de qualité, devenait paradoxalement une vulnérabilité. Le taux d'alcool augmentait, l'acidité chutait, et les profils aromatiques s'éloignaient du classicisme bordelais recherché par les amateurs.


La réforme du cahier des charges : une ouverture historique


Pour contrer cette dérive, la filière a franchi un pas majeur en autorisant, dès ce début d'année 2021, l'introduction de six nouveaux cépages dans ses cahiers des charges AOC Bordeaux et Bordeaux Supérieur. Cette décision était loin d'être anodine : intégrer des variétés comme le Touriga Nacional (portugais) ou le Marselan (croisement entre le cabernet sauvignon et le grenache) dans une région aussi conservatrice relevait presque de l'hérésie pour les puristes. Pourtant, le besoin était criant : ces cépages, plus tardifs et naturellement plus résistants aux fortes chaleurs, permettent de maintenir une structure acide et de modérer la teneur en sucre, garantissant ainsi un profil plus équilibré malgré la hausse des températures.


L'encadrement réglementaire : l'innovation sous contrôle


Consciente du risque de dénaturer son identité, l'interprofession bordelaise a opté pour une approche extrêmement prudente, illustrant la difficulté d'adapter la réglementation sans brusquer le marché. L'intégration de ces nouveaux cépages est strictement limitée : ils ne peuvent représenter plus de 5 % de la surface plantée d'une exploitation, ni dépasser 10 % dans l'assemblage final d'une bouteille. Ce dosage homéopathique montre bien le dilemme des producteurs : il faut changer pour survivre, mais à pas comptés, pour ne pas perdre la confiance des consommateurs qui achètent une "marque" Bordeaux autant qu'un vin.


Un modèle pour les autres appellations françaises


L'exemple bordelais fait désormais école, car il démontre que la réponse au changement climatique passe nécessairement par une évolution de la gouvernance des appellations. D'autres régions, comme l'Alsace, observent de près ces expérimentations pour justifier leurs propres demandes d'assouplissement, notamment sur la gestion de l'irrigation ou l'introduction de cépages résistants aux maladies et aux stress hydriques. Bordeaux prouve que si la réglementation peut être perçue comme un frein, elle est aussi le seul cadre capable de garantir que l'adaptation se fasse de manière cohérente, collective et, surtout, reconnue par les instances de protection des AOC.

samedi 27 mars 2021

Cépage : le viognier

Le Viognier, aux arômes subtils et floraux (©DR).


Le Viognier est une variété singulière dans le paysage viticole mondial. S'il était au bord de l'extinction au début du vingtième siècle, il connaît aujourd'hui une renaissance spectaculaire. Pour le néophyte, ce cépage est une expérience olfactive marquante : c'est l'un des rares vins blancs dont le nez est si exubérant et identifiable qu'il semble presque parfumé. Il représente l'élégance aromatique poussée à son paroxysme, offrant une texture onctueuse qui séduit immédiatement le palais.


Une origine rhodanienne prestigieuse et fragile


L'histoire du Viognier est indissociable des coteaux escarpés de la vallée du Rhône septentrional, plus précisément du village de Condrieu, où il trouve son berceau historique. C'est un cépage historiquement rare et complexe à cultiver, car il est très sensible aux caprices de la météo et aux maladies. Il exige une précision extrême à la vigne : récolté trop tôt, il manque de complexité ; récolté trop tard, il perd son acidité naturelle et peut devenir lourd, voire déséquilibré. Sa résurrection, portée par des vignerons passionnés, a permis de le faire passer d'une curiosité locale à une vedette internationale, désormais plantée avec succès dans des régions aussi variées que le Languedoc, la Californie ou l'Australie.


Un amoureux des sols granitiques et du soleil


Le Viognier exprime toute sa subtilité sur les sols granitiques et schisteux, des terres pauvres qui obligent la vigne à plonger profondément ses racines. Ces terroirs permettent de tempérer sa vigueur naturelle et de concentrer ses arômes dans des baies à la peau épaisse. Bien qu'il aime la chaleur, le Viognier est un cépage qui demande une exposition soignée pour éviter les brûlures solaires, qui altéreraient la finesse de ses arômes floraux. Dans ses terroirs de prédilection, le climat tempéré, combiné à une bonne exposition, permet d'atteindre une maturité optimale tout en préservant la fraîcheur nécessaire à l'équilibre du vin final.


Une signature aromatique inoubliable


Le profil aromatique du Viognier est sa carte de visite la plus forte. Il se distingue par un bouquet intense et capiteux qui rappelle irrésistiblement les fleurs blanches comme la violette, l'acacia et surtout le jasmin. À ces notes florales s'ajoutent des arômes gourmands de fruits à chair jaune, comme l'abricot frais, la pêche de vigne, la mangue ou la poire, accompagnés parfois d'une touche de miel. En bouche, le Viognier est célèbre pour sa texture grasse, riche et onctueuse, presque huileuse. Contrairement au Riesling qui mise sur la tension, le Viognier mise sur le volume et la rondeur, créant une sensation de plénitude très caractéristique.


Un défi d'accord gastronomique


À table, le Viognier demande de l'attention en raison de sa puissance aromatique et de sa texture riche. Il s'accorde parfaitement avec des mets délicats mais parfumés, comme la cuisine asiatique légèrement épicée ou sucrée-salée, qui fait écho à son propre profil aromatique. Il accompagne également très bien les volailles à la crème, les poissons nobles comme le turbot ou encore des fromages de chèvre affinés. Pour le débutant, le Viognier est une excellente leçon sur la richesse des arômes primaires, ces parfums qui proviennent directement du raisin lui-même, sans intervention majeure de la vinification. Il illustre magnifiquement la notion de "gourmandise" en vin blanc, prouvant qu'un vin peut être à la fois puissant et d'une grande distinction florale.

mercredi 17 mars 2021

Une transition inévitable mais historique en Bordelais

Face aux défis, de nouveaux cépages à l'essai en Bordelais (© Mythja / Getty Images)


Le mois dernier - celui de février 2021 - le monde viticole a été le témoin d’une révolution significative pour l’une des régions les plus traditionnelles de France. Afin de répondre aux défis posés par le dérèglement climatique, les appellations Bordeaux et Bordeaux Supérieur ont officiellement autorisé l'intégration de six nouveaux cépages à titre expérimental. 


Cette démarche d'introduction de nouveaux cépages, fruit d'une décennie de recherches et de tests menés notamment par l'Institut des Sciences de la Vigne et du Vin, vise à préserver la pérennité du vignoble tout en s'adaptant à l'évolution des conditions météorologiques, telles que les étés plus chauds et les gelées printanières de plus en plus fréquentes.


Les variétés rouges à l'épreuve du climat


Quatre cépages rouges ont été sélectionnés pour leur résilience et leur capacité à maintenir l'équilibre qualitatif des vins face à la montée des températures. Le Castets, cépage oublié originaire du Sud-Ouest, a été retenu pour sa robustesse face aux maladies cryptogamiques, notamment le mildiou et l'oïdium, permettant ainsi de réduire les traitements phytosanitaires. Le Marselan, issu d’un croisement entre le Cabernet Sauvignon et le Grenache, apporte quant à lui une maturité tardive très recherchée, garantissant des vins colorés et structurés malgré les aléas climatiques. L'Arinarnoa, croisement entre le Tannat et le Cabernet Sauvignon, se distingue par sa capacité à produire des raisins riches en acidité, essentiels pour conserver de la fraîcheur dans des vins qui risqueraient autrement de devenir trop lourds en alcool. Enfin, le célèbre Touriga Nacional, pilier des vins portugais, a été introduit pour sa remarquable résistance à la sécheresse et sa grande palette aromatique, bien que son intégration dans le paysage bordelais fasse encore l'objet d'observations attentives.


Les nouveaux atouts pour les vins blancs


Côté blanc, ce sont deux cépages qui ont rejoint le cahier des charges pour enrichir l'assemblage traditionnel. L'Alvarinho, cépage emblématique des régions atlantiques espagnoles et portugaises, a été choisi pour sa puissance aromatique qui tend à s'effacer chez les variétés locales lors des épisodes de forte chaleur, tout en conservant une belle acidité. Le Liliorila, né d'un croisement entre le Baroque et le Chardonnay, complète ce duo expérimental. Il est apprécié pour sa résistance à la pourriture grise et son aptitude à produire des vins puissants et bouquetés. Ces deux variétés offrent aux viticulteurs de nouvelles options pour élaborer des vins blancs équilibrés, capables de répondre aux attentes changeantes des consommateurs tout en conservant l'identité sensorielle propre aux vins de Bordeaux.


Un cadre expérimental sous haute surveillance


L'introduction de ces variétés ne marque pas une révolution immédiate, mais une adaptation douce et encadrée. Pour garantir que le caractère et la typicité des Bordeaux ne soient pas dénaturés, des limites strictes ont été imposées : la proportion de ces nouveaux cépages ne peut excéder 5% de la surface plantée au sein d'une exploitation, et ils ne peuvent représenter plus de 10% de l'assemblage final d'un vin. Cette phase d'expérimentation, prévue pour une durée d'une dizaine d'années, permettra aux professionnels de valider la pertinence de ces choix avant une éventuelle intégration pérenne.

Par ailleurs, afin de préserver l'aspect expérimental de la démarche, il a été demandé aux vignerons de ne pas mentionner ces variétés sur les étiquettes, assurant ainsi une transition prudente et réfléchie vers le vignoble de demain.

Lesquels de ces six cépages seront pérenniser dans le vignoble bordelais ?

dimanche 7 mars 2021

Idée reçue : en rosé, il ne faut boire que les derniers millésimes !

Rosé millésimé 2021 (©DR).




L'idée de ne consommer que les vins rosés impérativement dans l'année qui suit leur récolte est sans doute l'une des croyances les plus rigides du monde du vin. Pour la grande majorité des acheteurs, un rosé de deux ou trois ans est un vin mort, qui a perdu sa fraîcheur et sa couleur. Si cette injonction de jeunesse est tout à fait valable pour une large part de la production mondiale, elle devient totalement fausse dès que l'on s'intéresse aux grands vins de terroir. Le monde du rosé abrite de grands vins de garde capables de se bonifier sur plusieurs années, révélant des complexités aromatiques insoupçonnées.


Le fondement de la règle : le rosé de soif et de fruit


Pour comprendre pourquoi cette idée reçue est si tenace, il faut reconnaître qu'elle s'applique parfaitement à une catégorie majeure : les rosés de style « technologique » ou de plaisir immédiat. Ces vins, très majoritaires sur le marché, sont vinifiés pour mettre en avant des arômes primaires et volatils de fruits frais, de bonbon ou d'agrumes, soutenus par une vive acidité.

Ces caractéristiques sont par nature éphémères. Après douze à dix-huit mois en bouteille, ces arômes s'estompent, l'acidité peut paraître plus mordante et le vin perd tout l'éclat qui faisait son charme sur une terrasse d'été. Pour ces cuvées légères, souvent issues de rendements élevés et de pressurages directs sans macération, la course au dernier millésime est donc pleinement justifiée pour garantir une expérience de dégustation optimale.


Les grands terroirs et le pouvoir du temps


Le panorama change radicalement lorsque l'on aborde les rosés de structure, issus de grands terroirs et travaillés avec la même exigence que les grands vins rouges. Ces flacons ne tirent pas leur valeur de la fraîcheur aromatique immédiate, mais de la maturité du raisin, de la complexité du sol et, parfois, d'un élevage sous bois ou sur lies fines qui leur apporte de la matière et des antioxydants naturels.

L'exemple le plus éclatant de cette catégorie est sans conteste le Clos Cibonne, en Provence, qui élabore des rosés légendaires à base du cépage autochtone Tibouren. Élevés en foudres de chêne centenaires, ces vins développent après trois, cinq ou même dix ans de cave des notes uniques de fruits secs, d'épices, de curry et une patine en bouche d'une noblesse absolue. De la même façon, un grand Bandol rosé, dominé par le cépage Mourvèdre, traverse les années avec une superbe insolente. Goûter un Bandol rosé après cinq ans de garde permet de découvrir un vin métamorphosé, où le fruit croquant a laissé place à des notes de sous-bois, d'écorce d'orange et de cuir fin, idéales pour la haute gastronomie.


L'apport culturel des voisins européens


Cette capacité à défier le temps ne s'arrête pas aux frontières françaises. En Espagne, la région de la Rioja possède une longue tradition de grands rosés de garde, appelés Gran Reserva. Des domaines mythiques, à l'image de la maison López de Heredia avec sa cuvée Viña Tondonia Gran Reserva Rosado, commercialisent leurs rosés après parfois dix ans de vieillissement dans les caves du domaine. Ces vins arborant une robe pelure d'oignon spectaculaire offrent une complexité tertiaire unique qui fascine les dégustateurs du monde entier.

En Italie, les rosés de l'appellation Cerasuolo d'Abruzzo, issus du cépage Montepulciano, démontrent eux aussi une aptitude remarquable au vieillissement. Portés par une charge tannique subtile et une belle acidité, ils s'enrichissent au fil des ans de notes de cerise confite, de tabac blond et de réglisse, prouvant que le temps est un allié précieux pour qui sait l'attendre.


Une question de profil et non de couleur


Il est donc réducteur d'affirmer que le rosé ne supporte pas les années. Le potentiel de garde d'une bouteille n'est jamais dicté par sa couleur, mais par l'intention du vigneron, la qualité du terroir, le choix des cépages et la maîtrise de la vinification. Si le dernier millésime reste le roi incontesté des apéritifs improvisés, les flacons de garde méritent qu'on leur oublie quelques années en cave pour offrir aux amateurs des émotions complexes que la jeunesse est bien incapable de concevoir.

jeudi 4 février 2021

Histoire : 1940, les Allemands se servent dans nos caves !

Dès 1940, les Allemands se sont intéressés aux vins français (©DR).


Si le pillage des œuvres d'arts est plutôt bien documenté en France, il n'en est pas de même pour le vin. Dès les premières semaines de l'Occupation, les nazis vont pourtant ne pas perdre un instant pour vider les plus grandes caves et envoyer en Allemagne leurs contenues. Quelques lignes sur ce sujet que certains historiens retracent depuis quelques années…


Le pillage organisé du vignoble français


Dès l'été 1940, la France occupée subit une exploitation économique méthodique de la part de l'Allemagne nazie, et ses célèbres caves ne font pas exception. Face au chaos de la défaite, l'occupant met rapidement en place une stratégie de réquisition pour mettre la main sur les plus grands trésors viticoles du pays, de la Champagne au Bordelais, en passant par la Bourgogne. Ce pillage, qui débute parfois par des pillages sauvages de soldats victorieux, se transforme très vite en une administration bureaucratique redoutablement efficace.


Les "Weinführer", maîtres des caves de France


Pour orchestrer ce détournement de richesse à grande échelle, le régime nazi nomme des délégués spéciaux au cœur des régions viticoles : les Weinführer. Souvent issus du commerce du vin avant-guerre, ces experts allemands connaissent parfaitement le marché français et ses interlocuteurs. Leur rôle consiste à fixer des quotas de livraison obligatoires, à contrôler les stocks et à acheter le vin à des prix dérisoires, souvent fixés de manière arbitraire par le biais d'un taux de change artificiellement favorable au mark. Des millions de bouteilles sont ainsi acheminées vers le Reich pour approvisionner la Wehrmacht, les hauts dignitaires nazis ou pour être revendues sur le marché international afin de financer l'effort de guerre allemand.


La résistance secrète des vignerons


Face à cette spoliation, les producteurs et négociants français déploient des trésors d'ingéniosité pour sauver leurs meilleurs crus. Des murs secrets sont maçonnés à la hâte au fond des caves pour dissimuler les bouteilles de prestige, tandis que les registres de production sont falsifiés pour minimiser les stocks réels. Les vignerons n'hésitent pas non plus à ruser sur la marchandise en collant des étiquettes de grands millésimes sur des vins de piètre qualité destinés à l'occupant, ou en coupant les cuvées réquisitionnées avec de l'eau. Ces actes de résistance quotidienne, bien que risqués, permettent de préserver une partie inestimable du patrimoine liquide de la France jusqu'à la Libération.