lundi 30 décembre 2019

Cépage rare : la counoise

Grappe de coudoise, en Avignonnais (©DR).



Au sein des vignobles méditerranéens, où la puissance et le degré alcoolique ont longtemps été érigés en modèles de réussite, un cépage discret opère un retour remarqué : la Counoise. Originaire de la région d’Avignon, cette variété ancienne a longtemps été reléguée au second plan, servant essentiellement de faire-valoir dans les assemblages prestigieux de la vallée du Rhône, comme à Châteauneuf-du-Pape. 


A l’heure où les vignerons cherchent à réintroduire de l’équilibre dans leurs vins, la Counoise s'impose comme une réponse naturelle et raffinée aux excès des étés de plus en plus chauds.


Un tempérament tout en subtilité


La grande force de la Counoise réside dans son profil organoleptique, qui détonne agréablement au milieu des cépages méridionaux plus capiteux. Contrairement au Grenache, qui apporte le gras et la chaleur, la Counoise se caractérise par une acidité remarquable et une intensité aromatique portée sur les fruits rouges croquants, les baies sauvages et les épices fines. Ses tanins, loin d’être agressifs, se montrent soyeux et intégrés, conférant aux vins une buvabilité immédiate. C’est cette capacité à apporter de la tension et de la légèreté qui en fait un ingrédient de plus en plus recherché par les vignerons soucieux de la finesse de leurs assemblages.


Un allié précieux contre le réchauffement


La popularité grandissante de la Counoise est intrinsèquement liée aux mutations climatiques que subit actuellement le vignoble français. Alors que les épisodes caniculaires se multiplient, ce cépage présente l'avantage majeur d'offrir une maturité équilibrée sans accumulation excessive de sucres. Il permet ainsi de maintenir un degré d'alcool modéré tout en conservant une fraîcheur bienvenue, évitant cette lourdeur qui peut parfois peser sur les vins du Sud. En plantant de la Counoise, les vignerons ne font pas seulement acte de mémoire viticole ; ils adaptent leur production pour garantir des vins digestes, vibrants et fidèles à la typicité de leurs sols.


Vers une expression authentique des terroirs


Plus qu’une simple curiosité technique, la Counoise incarne aujourd'hui une démarche de sincérité. En l'intégrant davantage dans leurs cuvées, les producteurs mettent en lumière une facette méconnue, mais essentielle, de l'identité rhodanienne et languedocienne. Ce cépage invite les amateurs à redécouvrir la Méditerranée sous un jour plus aérien, loin des clichés de puissance brute. En s'affirmant comme un trait d'union entre l'héritage ampélographique et les besoins de la viticulture moderne, la Counoise prouve que le respect des variétés anciennes reste le chemin le plus sûr pour concevoir les vins de demain, porteurs d'élégance et de caractère.

vendredi 15 novembre 2019

C'est la France qui accueillera le prochain concours de meilleur sommelier du monde, en 2023 !

Le concours du meilleur sommelier du monde revient en France en 2023 ! (© ASI)




L'accueil du concours de Meilleur Sommelier du Monde en 2023 - initialement prévu pour 2022 avant d'être décalé pour cause de Covid 19 - à Paris va marqué un moment historique pour la sommellerie française. Ce retour au pays de l'origine du concours, organisé par l'Association de la Sommellerie Internationale (ASI), pourrait être vécu comme une véritable consécration nationale.


Une victoire diplomatique et technique


La France a officiellement remporté le privilège d'organiser cette édition prestigieuse ce 1er novembre dernier ! Cette décision, annoncée lors d'une assemblée générale de l'ASI, a conclu une longue période de candidature menée par l'Union de la Sommellerie Française (UDSF). Pour la France, il s'agit d'un retour aux sources symbolique : c'est en effet à Reims, en 1969, qu'était né le tout premier concours mondial. Le dossier français a su convaincre par sa capacité à mobiliser l'ensemble de la filière et par la promesse d'une organisation d'une envergure exceptionnelle, capable de magnifier le rayonnement culturel du vin tricolore.


Les raisons d'un report nécessaire


Initialement programmée pour 2022, la compétition a dû être reportée au mois de février 2023. Ce glissement calendaire, dicté par les incertitudes persistantes liées à la crise sanitaire mondiale des années précédentes, a permis de garantir une tenue de l'événement dans des conditions optimales. Ce délai supplémentaire fut mis à profit par le comité d'organisation pour renforcer le prestige des épreuves et s'assurer de la présence des meilleurs candidats venus du monde entier, dont la préparation avait été fortement perturbée durant la période de pandémie.


Paris au centre de l'attention mondiale


L'édition 2023 va vraisemblablement transformé Paris en une capitale mondiale du vin, en accueillant plusieurs dizaines de candidats représentant presqu'autant de pays. Le choix de la capitale française vise à souligner l'ancrage historique de la sommellerie dans le luxe et l'art de vivre à la française. Les épreuves, se déroulant dans des cadres prestigieux comme la Défense Arena, mettront en exergue non seulement la technicité des sommeliers, mais aussi leur capacité d'adaptation à des services complexes dans des contextes de haute gastronomie. Il s'agit aussi d'une vitrine technologique et pédagogique, illustrant la maîtrise des nouveaux outils numériques et des connaissances géopolitiques viticoles exigées aujourd'hui des professionnels.


Une portée culturelle au-delà de la compétition


Accueillir ce concours permet à la France de réaffirmer son leadership dans la formation aux métiers de la salle. Le succès de cette édition pourra renforcé l'idée que le sommelier est le trait d'union indispensable entre le terroir et le consommateur. En portant cette candidature, les professionnels français ont cherché à mettre en avant la diversité des vignobles régionaux, tout en célébrant l'ouverture d'esprit nécessaire au sommelier moderne, qui doit être aussi compétent sur les vins de Bordeaux que sur les terroirs émergents du Japon ou de l'Amérique du Sud. Ce rendez-vous parisien va finalement agir comme un puissant moteur de valorisation du métier, inspirant une nouvelle génération de candidats français à s'investir dans les compétitions internationales.

dimanche 29 septembre 2019

Idée reçue : les blancs doux sont parfaits à l'apéritif !

Attention à ne pas trop saturé les papilles à votre apéritif (©DR).


L'habitude de servir des vins blancs doux ou liquoreux — comme un Sauternes, un Monbazillac ou un Gewurztraminer Vendanges Tardives — dès l'apéritif est une fausse bonne idée qui relève de l'hérésie pour les papilles. Vous avez parfaitement raison : le sucre et la richesse de ces vins saturent le palais et gâchent la suite du repas, un avis partagé par la quasi-totalité des sommeliers et des professionnels du goût aujourd'hui.


La saturation des papilles dès l'entame du repas


L'apéritif a pour fonction première, comme son étymologie latine aperire l'indique, d'ouvrir l'appétit et de stimuler les glandes salivaires. Pour cela, les papilles ont besoin de fraîcheur, de vivacité, d'acidité ou d'une légère amertume. Or, l'introduction d'un vin riche en sucres résiduels et fort en alcool dès le début de la soirée produit l'effet inverse. Le sucre tapisse la bouche d'un film lourd qui anesthésie les récepteurs sensoriels. Après un verre de vin liquoreux, le palais est fatigué et incapable de percevoir la subtilité et la fraîcheur d'un vin blanc sec servi sur l'entrée, ou la finesse d'un vin rouge léger accompagnant le plat principal.


Le choc gastronomique de l'entrée classique au foie gras


Cette mauvaise habitude de l'apéritif est souvent le prolongement d'un autre grand classique des repas de fête : l'accord entre le foie gras en entrée et le vin moelleux. Si ce mariage est ancré dans les mœurs, il s'avère être un désastre pour la digestion et la suite de la dégustation. Associer le gras texturé du foie gras au sucre lourd du vin liquoreux sature l'estomac avant même que le repas n'ait véritablement commencé. C'est l'exemple parfait du contresens où le vin casse les arômes des plats qui lui succèdent, transformant le reste du menu en un parcours gustatif laborieux.


Replacer les vins doux à la fin du voyage culinaire


La nuance indispensable consiste à redonner aux vins blancs doux leur véritable place, qui se situe naturellement en fin de repas. C'est à ce moment, lorsque le palais a déjà exploré les saveurs salées, que la sucrosité du vin est accueillie comme une gourmandise et non comme une agression. Un grand Sauternes ou un Jurançon moelleux trouve son apogée sur le plateau de fromages, notamment face aux pâtes persillées comme le Roquefort, où le sel du fromage et le sucre du vin s'équilibrent de façon magique. Ils excellent évidemment au dessert, sur des tartes aux fruits blancs, des desserts à base d'abricots ou des douceurs légèrement acidulées qui répondent à la fraîcheur du vin.


Les alternatives pour un apéritif réussi


Pour remplacer le vin doux à l'apéritif sans perdre le côté festif, il faut privilégier des boissons qui éveillent les sens sans alourdir la bouche. Un vin blanc sec et vif, doté d'une belle minéralité comme un Sancerre, un Chablis ou un Riesling, prépare idéalement le palais aux saveurs à venir. Les vins effervescents, à condition d'être choisis en version "Brut" ou "Extra-Brut" comme un Champagne ou un Crémant, sont également parfaits, car le gaz carbonique et l'acidité nettoient la bouche et ouvrent grand les portes de l'appétit. Si l'on tient absolument à une note fruitée, un vin rosé sec ou un vin blanc de Loire tendre mais tendu par une belle acidité fera des merveilles sans jamais compromettre la suite du festin.

samedi 14 septembre 2019

Cépage : le riesling

Le riesling, cépage alsacien où il s'épanouie pleinement (©DR).




Le Riesling est souvent considéré, à juste titre, comme le roi des cépages blancs en Alsace. Là où d'autres variétés misent sur le gras ou l'exubérance aromatique, le Riesling alsacien impose sa supériorité par sa droiture, sa précision et une capacité unique à retranscrire la minéralité de son terroir. Pour le néophyte, c’est le vin de la pureté, capable d'allier une tension acide vibrante à une profondeur aromatique qui se complexifie admirablement avec le temps.


Une implantation historique sur les terres alsaciennes


L’histoire du Riesling en Alsace remonte au XVe siècle, bien que son véritable essor ne se soit produit qu'à partir du XVIIIe siècle. Contrairement au Riesling allemand, souvent vinifié avec une part de sucre résiduel, la tradition alsacienne privilégie majoritairement le sec. Ce cépage exigeant, qui débourre tôt mais mûrit lentement, trouve dans le climat semi-continental de l'Alsace, protégé par le massif des Vosges, les conditions idéales pour atteindre une maturité lente et régulière. Cette maturation prolongée est le secret de sa richesse aromatique : elle permet au raisin de développer toute sa complexité sans jamais perdre cette fraîcheur acide qui est sa signature.


La mosaïque des terroirs alsaciens


La force du Riesling alsacien réside dans sa relation intime avec les sols. L'Alsace possède une géologie d'une diversité rare, et le Riesling est le traducteur le plus fidèle de cette mosaïque. Sur les sols granitiques, il révèle une élégance racée et une grande finesse ; sur les sols calcaires, il gagne en puissance, en ampleur et en longévité ; sur les terroirs de grès, il exprime des notes plus aériennes et délicates. C'est précisément cette faculté à varier son discours selon la roche-mère qui explique pourquoi il est le seul cépage autorisé dans la quasi-totalité des Grands Crus alsaciens. Chaque parcelle produit ainsi une lecture différente du même cépage.


Un profil aromatique d'une grande distinction


Au nez, le Riesling alsacien est inimitable. Dans sa jeunesse, il dévoile des arômes de fleurs blanches, de citron, de pomme verte et parfois une pointe de pêche blanche. Avec le temps, il développe cette signature caractéristique que les connaisseurs appellent la note "hydrocarbure" ou "pétrolée", qui n'est en aucun cas un défaut, mais au contraire un gage de maturité et de noblesse. En bouche, c'est l'équilibre qui prédomine. L'attaque est souvent vive et tranchante, portée par une acidité mûre, suivie d'un milieu de bouche qui gagne en volume et en profondeur, pour finir sur une persistance minérale, presque saline, qui nettoie le palais et appelle la gorgée suivante.


Un compagnon gastronomique d'exception


En matière d'accords mets et vins, le Riesling alsacien est un allié redoutable. Sa droiture et sa structure en font le partenaire naturel de la cuisine marine : un poisson grillé, une sole meunière ou des coquilles Saint-Jacques trouvent en lui un équilibre parfait. Il est également souverain sur les spécialités alsaciennes, comme la choucroute, car son acidité naturelle vient équilibrer le gras du plat. Plus largement, il s'accorde merveilleusement avec les viandes blanches, les plats de la cuisine japonaise comme les sushis ou les sashimis, et les fromages de chèvre affinés. Pour le néophyte, déguster un Riesling, c'est apprendre à apprécier l'acidité comme une composante noble et indispensable à l'harmonie d'un vin, et non comme une agressivité. C'est, en somme, une initiation à la haute précision viticole.

samedi 20 juillet 2019

La Bretagne, future terre viticole ? - 1/2

Des vignobles en Bretagne ? Un sujet très sérieux (© Guy Saindrenan).


La Bretagne, longtemps exclue de la carte viticole française en raison de son climat atlantique jugé trop humide et frais, vit une véritable révolution. Depuis quelques années, des pionniers audacieux replantent des vignes sur les terres bretonnes, transformant un défi climatique en une aventure viticole passionnante qui redonne vie à une tradition disparue depuis le dix-neuvième siècle.


Un climat sous surveillance


La viticulture en Bretagne est une lutte constante contre l'humidité et les maladies cryptogamiques, comme le mildiou, favorisées par les précipitations fréquentes. Les vignerons bretons ne cherchent pas à copier les modèles du sud de la France, mais plutôt à apprivoiser leur terroir. Ils privilégient des emplacements stratégiques, comme les coteaux bien exposés au sud ou les zones protégées des vents dominants, afin de maximiser l'ensoleillement et d'assurer un drainage naturel optimal. Le choix des cépages est ici déterminant pour réussir cette culture en zone septentrionale.


Le choix de variétés résistantes


Pour faire face à ces conditions exigeantes, la recherche bretonne se tourne majoritairement vers des cépages résistants aux maladies, souvent issus de croisements naturels. Des variétés comme le Solaris, capable de mûrir précocement dans des conditions de fraîcheur, ou des cépages hybrides comme le Divico et le Muscaris, montrent des résultats très encourageants. Ces vignes permettent de limiter drastiquement l'usage de produits phytosanitaires, un atout écologique qui répond aux attentes des consommateurs locaux et qui s'inscrit parfaitement dans la philosophie environnementale actuelle de la région.


Une reconnaissance législative en marche


Le développement de cette viticulture bretonne n'est pas seulement l'œuvre de passionnés isolés, mais bénéficie désormais d'un cadre structuré. La création d'Indication Géographique Protégée (IGP) est en cours de réflexion pour valoriser ces vins de Bretagne, une étape cruciale pour asseoir la crédibilité de ces productions sur le marché. Le succès des premières cuvées prouve que le vin breton n'est plus une curiosité, mais une réalité qui s'affirme grâce à un travail de précision. Ces vins se distinguent par une belle fraîcheur, une acidité vive et une typicité aromatique qui reflète le caractère iodé et minéral de la péninsule.

jeudi 27 juin 2019

Vin bio : la France pourrait devenir première consommatrice mondiale !

Les vins bio en plein essor (© J.C. Moschetti / REA).



En ce début de troisième millénaire, la situation révèle un basculement civilisationnel dans notre rapport à la terre et à la vigne. Alors que le monde entre dans une phase de conscience écologique accrue, le marché du vin biologique s'impose comme l'un des indicateurs les plus fiables de cette mutation. Au cœur de ce mouvement, la France mène une marche irrésistible, transformant ses habitudes de consommation pour s'apprêter à détrôner le géant allemand, jusque-là indétrônable leader du secteur.


L'éveil d'une décennie charnière


En 2013, le vin biologique représentait une part encore modeste du marché mondial, oscillant autour de 1,5 % du volume total. Pourtant, les prémices d'une accélération est déjà visibles dans les statistiques. La France, forte de son terroir et d'une tradition viticole ancrée dans le savoir-faire, a entamé une progression fulgurante. Si l'Allemagne domine encore aujourd'hui le classement des consommateurs grâce à une culture précoce du bio, l'Hexagone achève de structurer sa filière et démocratiser le produit. Nous assistons à une mutation des mentalités, où le vin biologique est passé du statut de curiosité pour initiés à celui d'une exigence de qualité et de santé publique pour une part croissante de la population.


Projections et réalités : la conquête du marché intérieur


Les projections réalisées ne laissent que peu de place au doute. Les analystes prédisent ces derniers temps que la France consommerait deux fois plus de vin bio d'ici deux ans, en 2021, qu'en 2013. Cette dynamique n'est pas un épiphénomène mais le résultat d'une conversion massive des domaines et d'une demande soutenue en magasins spécialisés, chez les cavistes et en vente directe. En 2023, la France pourrait s'installer comme un acteur hégémonique, représentant près de 20 % de la consommation mondiale. Ce succès, bien que gratifiant pour les producteurs français, aura alors mis en lumière la complexité de l'adéquation entre production et demande.


Le paradoxe des courbes de production mondiale


Malgré l'enthousiasme des consommateurs, la décennie 2013-2023 aura alors aussi révélé des courbes de production mondiale parfois en décalage avec les ambitions écologiques. Si de nos jours, la France, l'Allemagne et les États-Unis consomment majoritairement leurs propres productions, l'Italie et l'Espagne s'imposent comme les grands exportateurs mondiaux. Pourtant, vers 2023, la progression des surfaces certifiées bio devrait avoir connu des zones de turbulence. Des aléas climatiques croissants, combinés aux défis techniques de la conversion des vignobles, auront sans doute - au regard des projections - freiné la montée en puissance nécessaire pour répondre à une demande mondiale en expansion constante. Cette décennie passée aura été une période de régulation où la filière aura dû apprendre à concilier volume et durabilité, marquant la fin de l'insouciance productive au profit d'une gestion plus raisonnée des ressources viticoles face aux bouleversements environnementaux qui allaient suivre ! A suivre…

dimanche 23 juin 2019

Régions viticoles françaises : la vallée du Rhône

La vallée du Rhône, vignobles et Rhône majestueux (©DR).


Le vignoble de la vallée du Rhône est une transition magistrale entre la rigueur septentrionale et la générosité méditerranéenne. C’est une terre de pentes abruptes, de galets roulés et de vents violents qui donne naissance à des vins d'un caractère affirmé.


Introduction au couloir majestueux de la Vallée du Rhône


Le vignoble de la vallée du Rhône se déploie le long du fleuve éponyme sur près de deux cents kilomètres, depuis Vienne au nord jusqu'à Avignon au sud. Cette vaste région se divise distinctement en deux entités géographiques et climatiques radicalement différentes. Au nord, le Rhône septentrional est un vignoble de forte pente, caractérisé par des coteaux de granite abrupts et un climat tempéré continental. Au sud, le Rhône méridional s'ouvre sur de larges plaines et des collines baignées par le climat méditerranéen, où la vigne pousse au milieu des oliviers et de la garrigue sur des sols célèbres de galets roulés, d'argiles et de sables. Cette double identité permet à la vallée du Rhône de proposer une gamme d'une richesse exceptionnelle, dominée par des vins rouges puissants et chaleureux, mais complétée par des blancs aromatiques confidentiels et des rosés de caractère.


Une histoire  : marquée par les voies romaines et la papauté


La vallée du Rhône possède l'une des histoires viticoles les plus anciennes et les plus riches de France. Ce sont les Grecs puis les Romains qui, dès le premier siècle avant notre ère, colonisent les rives du fleuve et aménagent les terrasses escarpées du nord de la région, faisant de Vienne et de Lyon des plaques tournantes du commerce du vin dans l'Empire. Au Moyen Âge, l'histoire de la région bascule au XIVe siècle avec l'installation de la papauté à Avignon. Les papes successifs, notamment Jean XXII, développent de grands domaines viticoles autour de leur résidence d'été, jetant les bases du futur vignoble de Châteauneuf-du-Pape. Au XVIIe siècle, la réputation de la région s'officialise sous le nom de "Côte du Rhône", une zone de production soumise à des règles strictes de marquage des tonneaux pour éviter les fraudes. Enfin, la vallée du Rhône joue un rôle pionnier dans l'histoire moderne du vin français au début du XXe siècle grâce au baron Le Roy de Boiseaumarié, vigneron à Châteauneuf-du-Pape, qui rédige le premier cahier des charges d'une appellation, posant ainsi les fondations directes du système national des AOC en France.


Les cépages : l'expression de ceux-ci et la dualité des terroirs


La répartition des cépages dans la vallée du Rhône respecte scrupuleusement la division entre le nord et le sud de la région. Dans le Rhône septentrional, la Syrah est la reine absolue et l'unique cépage autorisé pour les vins rouges. Elle y puise sur les terrasses de granite une droiture, une fraîcheur et des arômes de poivre noir, de violette et de fruits noirs, magnifiés dans les appellations de Côte-Rôtie ou de Cornas. Les blancs du nord reposent sur le Viognier, qui donne à Condrieu des vins d'une opulence rare aux notes d'abricot et de pêche, ainsi que sur le duo Marsanne et Roussanne à Saint-Joseph ou Hermitage. Dans le Rhône méridional, la logique change pour laisser place à l'art de l'assemblage, dominé par le Grenache Noir. Ce cépage apporte de la rondeur, de la chaleur et des notes de fruits confits et d'épices, souvent associé à la Syrah et au Mourvèdre. Ce mariage s'exprime avec majesté à Châteauneuf-du-Pape, à Gigondas ou dans les Côtes du Rhône Villages. Pour les blancs du sud, les assemblages mêlent le Grenache Blanc, la Clairette, le Bourboulenc et la Roussanne, offrant des vins amples et méridionaux.


Les enjeux : crise structurelle et adaptations face aux mutations du marché


La situation actuelle de la vallée du Rhône est complexe et témoigne des profonds bouleversements qui touchent le monde viticole. La région fait face à une crise structurelle majeure de surproduction, qui frappe de plein fouet les appellations génériques des Côtes du Rhône régionales. Cette mévente est causée par la baisse continue de la consommation de vin rouge au quotidien en France et par un ralentissement marqué sur les grands marchés d'exportation traditionnels comme les États-Unis ou la Chine. Pour tenter de rééquilibrer le marché et d'assainir les cours du vin, la filière a dû se résoudre à mettre en œuvre des vagues d'arrachage définitif de vignes subventionnées par l'État et l'Union Européenne, visant à réduire le potentiel de production. Les vignerons cherchent leur salut dans une diversification de leur offre, en augmentant la production de vins blancs et de rosés frais, plus en phase avec la demande actuelle. Sur le plan agricole, le changement climatique représente un défi brûlant, le Mistral ne suffisant plus à rafraîchir des vignobles soumis à des sécheresses extrêmes et à des vagues de chaleur prolongées qui font grimper les degrés alcooliques et obligent à modifier l'encépagement au profit de variétés plus tardives et résistantes.


Liste exhaustive des Appellations d'Origine Contrôlées


Le vignoble de la Vallée du Rhône compte plus de 30 Appellations d'Origine Contrôlées. Elles s'organisent selon une hiérarchie pyramidale allant des appellations régionales jusqu'aux Crus prestigieux, divisés entre le nord et le sud.

Les appellations Régionales et les Côtes du Rhône Villages

Ces appellations de base et de niveau intermédiaire couvrent une grande partie du territoire rhénan. On y retrouve l'AOC Côtes du Rhône (qui s'applique sur toute la vallée) et l'AOC Côtes du Rhône Villages (qui peut être commercialisée de manière générale). Au sein des villages, plusieurs communes ont acquis le droit d'apposer leur nom sur l'étiquette en raison de la qualité de leur terroir. Il s'agit des dénominations suivantes : Gadagne, Laudun, Massif d'Uchaux, Nyons, Plan de Dieu, Puyméras, Roaix, Rochegude, Rousset-les-Vignes, Sablet, Saint-Gervais, Saint-Maurice, Saint-Pantaléon-les-Vignes, Séguret, Signargues, Suze-la-Rousse, Sainte-Cécile, Valréas, Visan et Chusclan.

Les Crus du Rhône Septentrional

Situés au nord de la région, ces vignobles de coteaux représentent l'élite de la Syrah et des blancs septentrionaux. La liste officielle comprend Côte-Rôtie, Condrieu, Château-Grillet (qui est une appellation correspondant à un domaine unique), Saint-Joseph, Cornas, Saint-Péray, Hermitage et Crozes-Hermitage.

Les Crus du Rhône Méridional

Situés au sud, ces vignobles de plaines et de collines célèbrent le Grenache et l'assemblage méditerranéen. Ce groupe comprend Châteauneuf-du-Pape, Gigondas, Vacqueyras, Tavel (exclusivement réservé aux vins rosés), Lirac, Rasteau, Cairanne, Beaumes-de-Venise et Vinsobres.

Les appellations des vins doux naturels

Ces appellations historiques concernent des vins mutés à l'alcool pour conserver les sucres naturels du raisin. La région en compte deux : le Muscat de Beaumes-de-Venise et le Rasteau Vin Doux Naturel.

Les appellations Périphériques (ou rattachées)

Ces vignobles entourent la vallée du Rhône et partagent les mêmes cépages et la même culture, bien qu'ils disposent de caractéristiques géographiques propres. Ils sont pleinement intégrés à la gestion de la filière rhénane. Ce grand ensemble regroupe les Costières de Nîmes, la Clairette de Die, le Crémant de Die, le Coteaux de Die, le Châtillon-en-Diois, le Grignan-les-Adhémar, le Ventoux, le Luberon, le Duché d'Uzès et les Vivarais.

vendredi 12 avril 2019

Changements climatiques - 2/8 : le temps des stratégies d'adaptation

La profession n'a pas le choix : s'adapter ou disparaître (©DR).




Face à l'urgence climatique, la viticulture française déploie un éventail de stratégies visant à préserver la viabilité des exploitations tout en conservant l'identité des vins. Cette adaptation ne repose pas sur une solution unique, mais sur une combinaison d'actions agronomiques, génétiques et techniques. L'objectif est double : limiter l'exposition de la vigne aux nouveaux aléas météorologiques et accompagner la plante dans son développement pour garantir une maturité équilibrée malgré des conditions de plus en plus extrêmes.


L'évolution des pratiques culturales pour préserver le terroir


La gestion des sols et de la canopée constitue la première ligne de défense contre le stress hydrique et thermique. De nombreux vignerons adoptent désormais des techniques de conduite visant à protéger les grappes de l'ensoleillement direct. La réduction du rognage, consistant à laisser davantage de feuillage pour ombrager les grappes, permet de limiter l'échaudage des baies tout en favorisant la photosynthèse. Par ailleurs, l'enherbement des rangs est de plus en plus raisonné afin de limiter la concurrence en eau entre l'herbe et la vigne lors des épisodes de sécheresse estivale. Le travail du sol est également repensé pour favoriser une meilleure infiltration des pluies hivernales et limiter l'évapotranspiration.


La diversification génétique et le choix des cépages


La recherche de cépages plus adaptés aux nouvelles conditions climatiques représente un levier structurel à long terme. La filière s'intéresse de près à des variétés plus tardives ou naturellement plus résistantes aux fortes chaleurs et à la sécheresse. L'expérimentation porte aussi bien sur des cépages oubliés, autrefois délaissés pour leur manque de vigueur, que sur des variétés issues d'autres régions viticoles plus méridionales, voire sur des hybrides résistants aux maladies cryptogamiques. Cette diversification, encadrée par les organismes de protection des appellations, permet de maintenir une diversité biologique au sein des vignobles tout en assurant une meilleure stabilité des profils organoleptiques des vins sur le long terme.


La gestion de l'eau et les innovations œnologiques


Bien que l'irrigation soit historiquement strictement réglementée en France par le cahier des charges des appellations, le débat sur l'usage de l'eau devient incontournable. Dans certaines zones particulièrement exposées, des expérimentations encadrées de gestion de l'eau sont mises en place pour éviter le dépérissement des pieds de vigne lors des années de sécheresse extrême. En complément, le travail en cave évolue pour compenser les effets du réchauffement sur la composition des raisins. Des techniques de réduction de degré alcoolique ou des méthodes d'ajustement de l'acidité deviennent des outils complémentaires, permettant au vigneron de façonner des vins qui restent conformes à l'esprit de leur terroir, même lorsque les raisins récoltés présentent des niveaux de maturité inédits.

mercredi 3 avril 2019

Un jeune Allemand devient meilleur sommelier du monde 2019 !

Un sommelier brillantissime sacré en Belgique (© AFP).


Le titre de Meilleur Sommelier du Monde 2019 a été décroché par le jeune Allemand Marc Almert à Anvers, en Belgique. Ce sacre aura marqué les esprits par la précocité du lauréat et sa capacité à incarner une nouvelle ère de la sommellerie, portée par une maîtrise technique exemplaire et une aisance relationnelle remarquable.


Un prodige sous les projecteurs


Né en 1991, Marc Almert a surpris le monde du vin en remportant la compétition alors qu'il est âgé d'à peine 27 ans. Son ascension aura été fulgurante, portée par un travail acharné au sein d'établissements prestigieux. Au moment de son sacre, il officiait au sein du mythique hôtel Baur au Lac à Zurich, en Suisse. Cette victoire n'était pas le fruit du hasard, mais l'aboutissement d'un entraînement intensif débuté plusieurs années auparavant, durant lesquelles il a su absorber une connaissance encyclopédique des vins, des spiritueux et des habitudes de consommation internationales.


L'épreuve d'Anvers : l'excellence sous pression


La finale à Anvers aura été marquée par une tension palpable, où les candidats auront dû faire face à des épreuves d'une difficulté extrême. Marc Almert s'est distingué par sa gestion du stress et sa fluidité dans l'exercice du service. Qu'il s'agisse de décanter un vin âgé avec une précision métronomique, d'accorder des mets complexes avec des bouteilles parfois rares, ou d'identifier des spiritueux avec une acuité sensorielle sans faille, il a fait preuve d'une régularité remarquable. Sa performance a été saluée pour sa capacité à maintenir une élégance constante, même lors des moments les plus critiques de la compétition.


Un ambassadeur de la modernité


Marc Almert incarne parfaitement le sommelier du XXIe siècle. Sa vision du métier dépasse les limites de la cave ; il s'intéresse vivement à la durabilité, aux enjeux environnementaux de la viticulture et à la manière dont le numérique transforme l'expérience client. Très actif sur les réseaux sociaux et fervent adepte de la vulgarisation, il cherche à décomplexer le monde du vin. Pour lui, le sommelier n'est plus seulement un gardien du temple ou un technicien du service, mais un guide dont la mission est de rendre le vin accessible, compréhensible et, surtout, source de plaisir partagé.


L'héritage d'un titre précoce


Marc Almert souhaite maintenant devenir une figure incontournable de la scène internationale. Il veut mettre son titre au service de la transmission, multipliant les interventions pédagogiques et les jurys à travers le monde. Son sacre à un si jeune âge risque d'ouverir la voie à une génération de sommeliers qui n'hésitent plus à se confronter très tôt aux exigences des concours internationaux. En portant haut les couleurs de l'Allemagne, il a également rappelé que ce pays, bien au-delà de ses grands Rieslings, est une terre de formation d'excellence où la rigueur intellectuelle et le sens de l'hospitalité se rejoignent pour atteindre les sommets de la profession.

mercredi 27 mars 2019

Etats-Unis : quand le cannabis remplace la vigne !

Le cannabis récréatif fait concurrence à la vigne en Californie ! (©DR).


Le paysage agricole et culturel de la côte ouest américaine, et tout particulièrement de la Californie, connaît une transformation spectaculaire depuis la légalisation du cannabis à usage récréatif en Californie en 2016 et l'entrée en vigueur du décret l'année dernière. Alors que cette région est historiquement révérée pour ses vignobles de classe mondiale, une nouvelle culture, celle du cannabis, s'y implante avec une vigueur qui bouscule les équilibres établis. Ce qui était perçu comme une simple diversification agricole est devenu, dans certains comtés, une véritable compétition économique où le cannabis finit parfois par surpasser la vigne en termes de revenus générés.


Un basculement économique frappant


Le cas du comté de Santa Barbara est emblématique de cette mutation. Depuis la légalisation du cannabis récréatif en Californie, cette région autrefois dévouée aux vignes et aux vergers d'avocats a vu fleurir des serres de cannabis sur une échelle industrielle. Les chiffres sont éloquents : dans les rapports agricoles récents, la valeur de la récolte de cannabis y dépasse largement celle des raisins de cuve. Cette prédominance n'est pas sans heurts, car elle engendre une compétition intense pour l'accès aux terres, à la main-d'œuvre et aux ressources en eau. Si certains vignerons voient cette évolution comme une menace existentielle pour leur réputation et la quiétude de leurs domaines, d'autres observent une mutation irréversible du paysage rural.


La cohabitation sous tension dans les terroirs historiques


Au-delà de la concurrence financière, la cohabitation entre les deux mondes soulève des défis sensoriels et logistiques complexes. Dans des localités comme Carpinteria ou les zones avoisinantes de la vallée de Santa Ynez, des conflits ont éclaté autour de la gestion des nuisances olfactives. Le cannabis, dont l'odeur puissante et caractéristique peut parcourir de longues distances, est perçu par certains propriétaires de vignobles et résidents comme une nuisance incompatible avec le prestige de l'œnotourisme. Des vignerons ont également exprimé des craintes concernant la contamination par dérive de produits phytosanitaires, forçant les autorités locales à naviguer entre des réglementations strictes pour protéger la qualité du raisin tout en encadrant l'expansion rapide de cette nouvelle industrie.


Vers une nouvelle culture de consommation


Malgré ces tensions, une frange innovante du marché tente de créer des synergies entre les deux produits. En Californie, des expériences culinaires et des événements touristiques cherchent à marier cannabis et vin en mettant en avant les notions de terroir, de terpènes et d'accords aromatiques, à l'image de ce qui se fait dans la gastronomie traditionnelle. Des régions comme Paso Robles commencent à intégrer cette offre dans une stratégie de tourisme de luxe, proposant des expériences sensorielles où le cannabis est consommé de manière contrôlée dans des cadres privés, en complément des dégustations œnologiques. Cette approche "élaborée" vise à transformer la perception du cannabis, le faisant passer du statut de produit récréatif à celui de produit artisanal, capable de séduire une clientèle sophistiquée, tout en essayant de pacifier une cohabitation qui demeure, pour l'heure, l'un des grands débats de la côte ouest.

lundi 18 mars 2019

Idée reçue : le vin rosé n'a pas d'histoire !

Le vin rosé existait déjà à l'Antiquité (©DR).


L'idée selon laquelle le vin rosé serait une invention récente, un simple produit marketing né pour accompagner les barbecues d'été et les terrasses ensoleillées, est une idée reçue particulièrement tenace. On lui reproche souvent son manque de noblesse et, par extension, son absence d'épaisseur historique face aux grands vins rouges de garde ou aux blancs de prestige. Pourtant, la réalité historique prend ce préjugé à contre-pied de manière spectaculaire. Le vin rosé n'est pas seulement doté d'une histoire riche, il est en réalité le plus ancien de tous les vins, le patriarche de la viticulture mondiale.


L'Antiquité ou l'ère du rosé originel


Pour retrouver les origines du vin, il faut remonter à l'Antiquité, en Grèce antique puis sous l'Empire romain. À cette époque, les techniques de vinification modernes n'existaient pas. Les vignerons pressaient les raisins immédiatement après la vendange, séparant très vite le jus des peaux. En l'absence de macération prolongée, le pigment des raisins noirs n'imprégnait pas le liquide. Les vins de l'Antiquité présentaient donc une robe claire, translucide, oscillant entre le gris, le rose et l'orangé.

Le vin rouge sombre et opaque tel qu'on le connaît aujourd'hui était techniquement impossible à produire et, de surcroît, culturellement rejeté. Les Grecs et les Romains considéraient les breuvages épais et sombres comme des boissons de barbares, indignes d'être servies lors des banquets. Le vin rosé, souvent coupé d'eau, d'épices ou de miel, était la norme culturelle, le symbole même de la civilisation et du raffinement. Ce sont d'ailleurs les Phocéens qui, en fondant Marseille il y a vingt-six siècles, ont implanté les premières vignes en Provence et y ont produit ces vins clairs.


Le Moyen Âge et la consécration du Clairet


Cette domination du vin clair s'est poursuivie bien au-delà de l'Antiquité, notamment au Moyen Âge, période durant laquelle il est devenu un enjeu économique et géopolitique majeur. Au XIIe siècle, le mariage d'Aliénor d'Aquitaine avec le futur roi d'Angleterre Henri II place la région de Bordeaux sous pavillon britannique. C'est le début d'un commerce florissant centré autour d'un vin bien précis : le « Clairet » (ou Claret pour les Anglais).

Ce Clairet était un vin rouge extrêmement léger, obtenu après une macération de quelques heures seulement, ce qui correspond techniquement à la définition moderne d'un vin rosé soutenu. Pendant des siècles, la cour d'Angleterre et la haute société londonienne n'ont juré que par ce vin clair de Bordeaux, en important des volumes gigantesques. Le vin rouge foncé et tannique n'était alors qu'une production marginale. Le rosé, sous le nom de Clairet, incarnait le sommet du prestige viticole européen.


La transition royale vers le vin de plaisir


Au fil des siècles, le rosé a conservé ses lettres de noblesse auprès des élites européennes. À la Renaissance, les rois de France, notamment Louis XIV, appréciaient grandement les vins clairs et fruités, à l'image des productions de l'appellation Tavel, dans la vallée du Rhône, qui s'est autoproclamée plus tard « le Premier Rosé de France ». Ce vin était courtisé pour sa fraîcheur et sa capacité à s'accorder avec les mets délicats de la cour, loin de la lourdeur des vins rouges de l'époque.

Ce n'est qu'au XIXe siècle, avec l'avènement des techniques industrielles et la maîtrise des longues macérations en cuve, que le vin rouge sombre a pris le dessus dans les habitudes de consommation, reléguant progressivement le rosé au second plan. Le rosé a alors entamé sa mutation pour devenir, au XXe siècle, le compagnon indissociable des premiers congés payés, des vacances sur la Côte d'Azur et de la douceur de vivre méditerranéenne, troquant son statut de vin de cour contre celui de vin de partage et de liberté.


Une légitimité historique incontestable


Le vin rosé ne souffre donc d'aucun déficit d'histoire, il souffre simplement d'un déficit de mémoire collective. Loin d'être un sous-produit industriel né de la modernité, il est le fil conducteur de la viticulture depuis ses balbutiements phocéens jusqu'aux tables contemporaines. Redonner ses lettres de noblesse au rosé, c'est d'abord se rappeler que la clarté d'un vin a été, pendant plus de deux millénaires, le critère absolu de l'élégance et du savoir-vivre.

jeudi 14 mars 2019

Histoire : 1316, Jean XXII, un pape "faiseur de vin" - 2/2

L'incontournable palais des papes en Avignon (©DR).


Il est fascinant de plonger dans les gestes techniques du XIVe siècle. La vinification médiévale, loin d'être rudimentaire, était une pratique codifiée par l'observation et une nécessité pragmatique : comment conserver un vin capable de traverser les routes escarpées de l'Europe pour atteindre les tables royales ?


L'art de la vinification médiévale : entre empirisme et nécessité


Au XIVe siècle, la cave pontificale d'Avignon ne ressemble pas à nos installations inox actuelles. Pourtant, les vignerons au service des Papes ont su domestiquer la matière pour répondre aux exigences des palais princiers. Entre 1309 et 1377, la technique évolue, portée par une recherche de concentration et de stabilité indispensable au commerce de longue distance.


La gestion de la récolte et du foulage


Les vendanges, traditionnellement fixées selon des calendriers agraires hérités de l'Antiquité, se déroulaient le plus souvent courant septembre. Le foulage était une étape déterminante réalisée collectivement. Dans les domaines entourant Châteauneuf-du-Pape, on utilisait des pressoirs à levier en bois, actionnés par de lourdes vis de chêne. La finesse du vin dépendait de la pression exercée : une pression trop forte, libérant les tanins amers des rafles et des pépins, était déjà proscrite pour les vins destinés à la table du Pape. La recherche de pureté aromatique était une préoccupation constante.


La fermentation et l'usage des contenants


La fermentation s'effectuait dans des cuves en bois de chêne ou, plus fréquemment, dans des jarres enterrées ou des cuves maçonnées enduites de poix (une résine de pin) pour assurer l'étanchéité. Le contrôle des températures était inexistant, mais l'emplacement des chais, souvent creusés dans la roche ou situés dans des bâtiments aux murs épais, permettait une régulation naturelle. Le vin n'était pas séparé des lies trop rapidement, ce qui lui apportait une protection contre l'oxydation. Le soutirage, une opération cruciale réalisée à l'aide de siphons en métal ou de tuyaux en cuir, permettait de clarifier le vin avant l'hivernage.


La conservation : un défi de tous les instants


La plus grande difficulté du XIVe siècle était d'éviter que le vin ne se transforme en vinaigre. Pour garantir la conservation des vins destinés aux expéditions vers l'Angleterre ou la cour impériale de Prague, les intendants pontificaux utilisaient des techniques de mutage primitif. On ajoutait parfois des épices, des herbes ou du miel (le fameux « vin cuit » ou les vins épicés) qui servaient d'antiseptiques naturels. Une pratique courante consistait également à brûler du soufre dans les tonneaux vides avant le remplissage, une méthode découverte empiriquement pour assainir les récipients et prolonger la vie du breuvage.


Les dates clés de l'excellence pontificale


  • 1316 : Élection de Jean XXII, qui donne une impulsion décisive au vignoble de Châteauneuf en faisant aménager le château et en encourageant la culture sur les plateaux de galets roulés.

  • 1344 : Des archives pontificales attestent de l'envoi de grandes quantités de vin avignonnais vers les cours du Nord, consolidant la réputation européenne du cru.

  • 1362 : Urbain V, dans une volonté de réforme, renforce la surveillance sur la qualité des vins servis à Avignon, sanctionnant les marchands qui vendaient des vins coupés ou frelatés.


Un savoir-faire redécouvert


Ce qu'il faut retenir de ces méthodes médiévales, c'est l'intelligence de l'adaptation. Sans outils de mesure, le vigneron du XIVe siècle utilisait ses sens pour guider chaque étape : la vue pour le soutirage, l'odorat pour détecter le départ d'une fermentation indésirable. Cette vinification était une lutte constante contre le temps et les éléments. En étudiant ces pratiques, on comprend mieux pourquoi le vin de l'époque était une denrée rare et précieuse : il était le résultat d'une maîtrise technique courageuse, où chaque récolte représentait un défi logistique que la papauté a su transformer en un véritable succès mondial.

jeudi 28 février 2019

Dégustations - 4/4 : petit lexique technique à connaître

Quel vocabulaire pour exprimer ses sensations ? {©DR).


Pour appréhender la dégustation avec aisance et précision, il est essentiel de maîtriser un vocabulaire technique qui permet de structurer vos sensations, de la vue jusqu'à la finale en bouche. Voici dix termes incontournables pour décrire un vin comme un véritable connaisseur.

1. La Robe : c'est la couleur du vin. Elle est le premier indice visuel de son âge et de son type : pourpre ou rubis pour un rouge jeune, tuilé ou brique pour un vin évolué ; jaune pâle, doré ou ambré pour un vin blanc.


2. Le Nez: il désigne l'ensemble des arômes perçus par l'odorat. On distingue le premier nez (immédiat) et le second nez (après avoir fait tourner le vin dans le verre pour libérer les molécules aromatiques).


3. Les Larmes (ou Jambes) : ce sont les gouttes qui coulent le long de la paroi du verre après avoir fait tournoyer le vin. Elles témoignent de la richesse en alcool et en glycérol, donnant une indication sur la texture et le "gras" du vin, sans pour autant préjuger de sa qualité.


4. L'Attaque: il s'agit de la toute première impression en bouche, dès la mise en contact du vin avec le palais. Une attaque peut être franche, vive, souple ou encore nerveuse. Elle donne le ton immédiat de la dégustation.


5. La Tannicité : ce terme est spécifique aux vins rouges. Les tanins sont des substances naturelles provenant de la peau et des pépins du raisin. Ils structurent le vin et procurent une sensation de sécheresse ou d'accroche sur les gencives. On cherche idéalement des tanins "soyeux" ou "fondus".


6. La Minéralité : c'est un terme très en vogue qui évoque des sensations rappelant la pierre, la craie, le silex ou le graphite. On la retrouve surtout dans les blancs, et elle est souvent le signe d'un terroir particulier et d'une grande pureté.


7. L'Acidité : indispensable à l'équilibre et au potentiel de garde, l'acidité apporte la fraîcheur et la vivacité. Trop faible, le vin paraît lourd ou mou ; bien dosée, elle donne du dynamisme et de la longueur en bouche.


8. L'Équilibre : un vin est dit équilibré quand aucune composante (alcool, tanins, acidité, fruit) ne domine excessivement les autres. L'harmonie entre ces éléments est le critère majeur pour définir un vin de grande qualité.


9. La Longueur (ou Persistance) : elle mesure le temps durant lequel les arômes restent en bouche après avoir avalé ou recraché le vin. On mesure cette durée en « caudalies » (une caudalie équivaut à une seconde). Plus elle est élevée, plus le vin est considéré comme prestigieux.


10. L'Oxydation : c'est le résultat d'un contact prolongé du vin avec l'oxygène. Si elle est maîtrisée (comme pour un vin jaune ou certains vins de voile), elle apporte des notes complexes de noix ou de pomme mûre. Si elle est accidentelle, le vin est considéré comme "oxydé" et perd sa fraîcheur aromatique.


Ces dix mots forment la base indispensable de votre lexique de dégustation. Avec eux, vous pouvez désormais décortiquer chaque étape de la dégustation avec cohérence.

samedi 23 février 2019

Cépage : le grenache

Le grenache des vins du Sud, intense zr rond (©DR).


Le Grenache est l'âme solaire du vignoble méditerranéen. Si la Syrah apporte la structure et les épices, le Grenache apporte la chair, la chaleur et une générosité débordante. Pour le néophyte, découvrir ce cépage revient à goûter à l'essence même du Midi de la France et des vins du Sud. C'est un vin qui ne triche jamais, offrant un plaisir immédiat par son intensité et sa texture ronde, souvent comparée à une caresse veloutée sur le palais.


Une origine espagnole devenue reine du Sud


Bien que son identité soit profondément ancrée dans le paysage viticole français, notamment dans la Vallée du Rhône méridionale et le Languedoc-Roussillon, le Grenache, ou Garnacha en espagnol, est originaire d'Aragon, dans le nord de l'Espagne. Il a traversé les Pyrénées au Moyen Âge, profitant de la puissance expansive de la Couronne d'Aragon. Très vite, il a conquis le pourtour méditerranéen grâce à sa résistance exceptionnelle à la sécheresse et au vent, comme le Mistral, qu'il affronte avec une vigueur remarquable grâce à son bois dur et son port érigé.


La culture de l'extrême chaleur et des sols pauvres


Le Grenache est un cépage de défis. Il aime les climats chauds et arides, là où d'autres variétés de vigne dépériraient. Il s'épanouit merveilleusement sur des sols très variés, des fameux galets roulés de Châteauneuf-du-Pape qui restituent la chaleur nocturne, aux terroirs de schistes arides du Roussillon. C’est un cépage tardif qui a besoin d'une longue saison de maturation. Il demande une gestion rigoureuse car, s'il est laissé sans contrôle, il peut produire des rendements élevés qui dilueraient son expression. Lorsqu'il est bien maîtrisé, notamment sur de vieilles vignes aux racines profondes, il livre des jus d'une concentration et d'une complexité admirables.


Un bouquet aromatique entre fruits rouges et épices douces


À la dégustation, le Grenache offre un profil aromatique très identifiable. On y retrouve une dominante de fruits rouges, comme la fraise écrasée, la framboise et la cerise confite. Avec le temps, et selon les terroirs, il développe des notes de garrigue, de pruneau, de cacao et d'épices douces comme la cannelle. La particularité du Grenache réside dans sa sucrosité naturelle, liée à sa grande capacité à accumuler les sucres sous le soleil. Cette richesse en alcool confère au vin une sensation de plénitude, presque onctueuse en bouche. Ses tanins sont généralement plus fins et fondus que ceux de la Syrah, ce qui rend le Grenache extrêmement accessible et plaisant dès sa jeunesse.


Un pilier de l'art de l'assemblage


Le Grenache est rarement utilisé seul, même si certaines cuvées magnifiques existent. Il excelle dans l'art de l'assemblage, jouant le rôle de « liant » gourmand. Dans les vins du Sud, il est le partenaire privilégié de la Syrah, à qui il apporte de la rondeur et du fruit pour équilibrer la structure un peu austère et épicée de cette dernière. Il s'associe aussi parfaitement avec le Mourvèdre, qui lui apporte de la profondeur et des tanins plus fermes. À table, le Grenache est le compagnon naturel de la cuisine du soleil. Il sublime les grillades, les plats mijotés à la tomate, les poivrons farcis ou les fromages affinés. Pour le débutant, il est le vin idéal pour comprendre ce qu'est la "générosité" d'un vin : un équilibre parfait entre alcool, fruit et texture.