jeudi 13 février 2020

Escroquerie : deux millions de bouteilles de vin espagnol transformés en Bordeaux !

Plus de 34 000 hectolitres de vins falsifiés ! (©DR).



Considérée comme l'une des plus gigantesques opérations de « francisation » de l'histoire viticole récente, l'affaire des deux millions de bouteilles de vin espagnol transformées en bordeaux a trouvé son épilogue judiciaire devant la cour d'appel de Bordeaux de mois dernier. Ce dossier, qui porte sur la falsification de plus de 34 000 hectolitres de vin, met en lumière un réseau particulièrement bien rodé associant négociants, courtiers et professionnels de la logistique. Les peines exemplaires prononcées illustrent la sévérité accrue de la justice face à des pratiques qui menacent directement l'équilibre économique des vignerons français et la confiance des consommateurs.


Les rouages d'une mécanique clandestine transfrontalière


Revenons d'abord sur les éléments de cette affaire. Le cœur de la fraude reposait sur une logistique massive et l'exploitation des failles de traçabilité entre l'Espagne et la France. Entre 2014 et 2016, ce ne sont pas moins de 130 camions-citernes remplis de vin de table espagnol d'entrée de gamme qui ont traversé la frontière. Une fois arrivés dans la région bordelaise, ces volumes astronomiques étaient injectés dans les circuits de commercialisation français grâce à la manipulation informatique des documents administratifs d'accompagnement numériques.

D'un simple clic, le vin ibérique changeait d'identité pour être conditionné et vendu sous des appellations prestigieuses, allant du simple Bordeaux AOC jusqu'à des crus renommés comme le Saint-Julien ou le Margaux. Ce tour de passe-passe a permis aux fraudeurs de générer un bénéfice frauduleux direct estimé à plus de 1,2 million d'euros, en profitant du différentiel de prix considérable entre le cours du vin espagnol en vrac et celui des appellations bordelaises.


L'argument de la crise pour justifier la tromperie


Lors des audiences, les principaux prévenus ont tenté de justifier leurs actes en invoquant le contexte économique difficile de l'époque. Les complices ont notamment plaidé la détresse financière consécutive à la très faible récolte du millésime 2013 dans le Bordelais, une année marquée par des conditions climatiques désastreuses ayant entraîné une forte baisse des volumes disponibles et de lourdes pertes de chiffre d'affaires pour le négoce.

Toutefois, cet argument de la survie économique n'a pas convaincu les juges. L'accusation a démontré que la fraude ne relevait pas d'un opportunisme passager pour sauver une entreprise en péril, mais bien d'une stratégie commerciale frauduleuse, hautement spéculative et planifiée à grande échelle pour capter des parts de marché de manière déloyale.


Des sanctions mémorables pour protéger le vignoble


La réponse de la justice a été d'une grande fermeté, confirmant la volonté de l'État de faire de ce procès un exemple national. Les principaux responsables du réseau (un courtier, un négociant et un gestionnaire d'entrepôt) ont écopé de lourdes peines allant jusqu'à deux ans de prison ferme. Les sanctions financières se sont avérées tout aussi massives, avec des amendes individuelles culminant à 250 000 euros, assorties d'un million d'euros de pénalités fiscales, d'amendes douanières et de dédommagements versés aux syndicats viticoles.

Au-delà du cas individuel des condamnés, cette affaire a provoqué un véritable traumatisme au sein de la filière. Les organisations syndicales, qui s'étaient portées parties civiles, ont rappelé que de telles pratiques dévaluaient le travail des vignerons honnêtes en tirant les prix vers le bas et en créant une suspicion généralisée. Ce verdict historique marque un tournant dans la répression de la fraude, rappelant que l'usurpation du patrimoine gastronomique français est désormais punie avec la plus grande rigueur pénale.


Pour un savoir plus sur la "francisation", ce reportage de TF1 d'avril 2014

lundi 3 février 2020

Italie : l'essor pétillant du Prosecco sur nos tables !

Prosecco, les bulles italiennes présentent sur toutes les tables (©DR).


Au cours de la dernière décennie, un vin effervescent italien a bousculé la hiérarchie mondiale des bulles, s'invitant durablement à l'apéritif. Moins formel que le Champagne, plus accessible, le Prosecco connaît un succès fulgurant qui ne semble pas faiblir en cette année 2020. Pourtant, derrière cette étiquette festive et décontractée se cachent un terroir historique bien défini et un savoir-faire technique rigoureux qu'il convient de décrypter pour en comprendre la singularité.


Un berceau verdoyant entre histoire et réglementation


L'histoire du Prosecco plonge ses racines dans le nord-est de l'Italie, au cœur des régions de la Vénétie et du Frioul-Vénétie Julienne. À l'origine, Prosecco est le nom d'un petit village de la province de Trieste, mais c'est sur les collines escarpées de Conegliano et Valdobbiadene que ce vin a trouvé sa terre d'élection. Le cépage roi de cette production est le Glera, une variété locale qui doit composer au moins 85 % de l'assemblage. Face à l'explosion de la demande et pour protéger son économie contre les contrefaçons mondiales, la filière a profondément réorganisé sa structure en 2009. C'est à cette date que le nom « Prosecco » est devenu une appellation d'origine protégée, réservant l'usage du terme au seul territoire italien délimité, tandis que le cépage reprenait officiellement son nom historique de Glera.


La méthode Charmat ou l'art de préserver le fruit


Contrairement au Champagne ou au Crémant qui effectuent leur seconde fermentation en bouteille, le Prosecco tire sa spécificité de la méthode de vinification en cuve close, également appelée méthode Charmat ou Martinotti. Après une première fermentation classique pour obtenir un vin tranquille, le vin est placé dans de grandes cuves en acier inoxydable étanches et sous pression. On y ajoute des levures et du sucre pour déclencher la prise de mousse. Cette technique, plus rapide et moins coûteuse que la méthode traditionnelle, présente surtout l'avantage majeur de préserver la fraîcheur aromatique du cépage Glera. Elle met en valeur des notes primaires intenses de pomme verte, de poire, de pêche blanche et de fleurs blanches, sans les arômes de brioche ou de levure typiques des élevages prolongés sur lattes.


La décennie dorée et la révolution du Spritz


Si le Prosecco est consommé depuis longtemps en Italie, son statut change radicalement à l'échelle internationale au tournant des années 2010. Le grand tournant historique se situe autour de l'année 2013, date à laquelle, pour la première fois, les volumes de ventes mondiales de Prosecco ont dépassé ceux du Champagne. Cette véritable déferlante a été largement portée par la mode planétaire du Spritz, ce cocktail vénitien associant un amer, du Prosecco et de l'eau gazeuse. En devenant l'ingrédient incontournable de l'apéritif estival en Europe et aux États-Unis, le Prosecco a conquis un public jeune et urbain. En ce début d'année 2020, le phénomène se consolide encore avec une nouveauté très attendue par les consommateurs et le marché : l'autorisation officielle de produire du Prosecco Rosé, une innovation qui devrait ouvrir un nouveau chapitre dans la saga de ce vignoble.