samedi 27 mars 2021

Cépage : le viognier

Le Viognier, aux arômes subtils et floraux (©DR).


Le Viognier est une variété singulière dans le paysage viticole mondial. S'il était au bord de l'extinction au début du vingtième siècle, il connaît aujourd'hui une renaissance spectaculaire. Pour le néophyte, ce cépage est une expérience olfactive marquante : c'est l'un des rares vins blancs dont le nez est si exubérant et identifiable qu'il semble presque parfumé. Il représente l'élégance aromatique poussée à son paroxysme, offrant une texture onctueuse qui séduit immédiatement le palais.


Une origine rhodanienne prestigieuse et fragile


L'histoire du Viognier est indissociable des coteaux escarpés de la vallée du Rhône septentrional, plus précisément du village de Condrieu, où il trouve son berceau historique. C'est un cépage historiquement rare et complexe à cultiver, car il est très sensible aux caprices de la météo et aux maladies. Il exige une précision extrême à la vigne : récolté trop tôt, il manque de complexité ; récolté trop tard, il perd son acidité naturelle et peut devenir lourd, voire déséquilibré. Sa résurrection, portée par des vignerons passionnés, a permis de le faire passer d'une curiosité locale à une vedette internationale, désormais plantée avec succès dans des régions aussi variées que le Languedoc, la Californie ou l'Australie.


Un amoureux des sols granitiques et du soleil


Le Viognier exprime toute sa subtilité sur les sols granitiques et schisteux, des terres pauvres qui obligent la vigne à plonger profondément ses racines. Ces terroirs permettent de tempérer sa vigueur naturelle et de concentrer ses arômes dans des baies à la peau épaisse. Bien qu'il aime la chaleur, le Viognier est un cépage qui demande une exposition soignée pour éviter les brûlures solaires, qui altéreraient la finesse de ses arômes floraux. Dans ses terroirs de prédilection, le climat tempéré, combiné à une bonne exposition, permet d'atteindre une maturité optimale tout en préservant la fraîcheur nécessaire à l'équilibre du vin final.


Une signature aromatique inoubliable


Le profil aromatique du Viognier est sa carte de visite la plus forte. Il se distingue par un bouquet intense et capiteux qui rappelle irrésistiblement les fleurs blanches comme la violette, l'acacia et surtout le jasmin. À ces notes florales s'ajoutent des arômes gourmands de fruits à chair jaune, comme l'abricot frais, la pêche de vigne, la mangue ou la poire, accompagnés parfois d'une touche de miel. En bouche, le Viognier est célèbre pour sa texture grasse, riche et onctueuse, presque huileuse. Contrairement au Riesling qui mise sur la tension, le Viognier mise sur le volume et la rondeur, créant une sensation de plénitude très caractéristique.


Un défi d'accord gastronomique


À table, le Viognier demande de l'attention en raison de sa puissance aromatique et de sa texture riche. Il s'accorde parfaitement avec des mets délicats mais parfumés, comme la cuisine asiatique légèrement épicée ou sucrée-salée, qui fait écho à son propre profil aromatique. Il accompagne également très bien les volailles à la crème, les poissons nobles comme le turbot ou encore des fromages de chèvre affinés. Pour le débutant, le Viognier est une excellente leçon sur la richesse des arômes primaires, ces parfums qui proviennent directement du raisin lui-même, sans intervention majeure de la vinification. Il illustre magnifiquement la notion de "gourmandise" en vin blanc, prouvant qu'un vin peut être à la fois puissant et d'une grande distinction florale.

mercredi 17 mars 2021

Une transition inévitable mais historique en Bordelais

Face aux défis, de nouveaux cépages à l'essai en Bordelais (© Mythja / Getty Images)


Le mois dernier - celui de février 2021 - le monde viticole a été le témoin d’une révolution significative pour l’une des régions les plus traditionnelles de France. Afin de répondre aux défis posés par le dérèglement climatique, les appellations Bordeaux et Bordeaux Supérieur ont officiellement autorisé l'intégration de six nouveaux cépages à titre expérimental. 


Cette démarche d'introduction de nouveaux cépages, fruit d'une décennie de recherches et de tests menés notamment par l'Institut des Sciences de la Vigne et du Vin, vise à préserver la pérennité du vignoble tout en s'adaptant à l'évolution des conditions météorologiques, telles que les étés plus chauds et les gelées printanières de plus en plus fréquentes.


Les variétés rouges à l'épreuve du climat


Quatre cépages rouges ont été sélectionnés pour leur résilience et leur capacité à maintenir l'équilibre qualitatif des vins face à la montée des températures. Le Castets, cépage oublié originaire du Sud-Ouest, a été retenu pour sa robustesse face aux maladies cryptogamiques, notamment le mildiou et l'oïdium, permettant ainsi de réduire les traitements phytosanitaires. Le Marselan, issu d’un croisement entre le Cabernet Sauvignon et le Grenache, apporte quant à lui une maturité tardive très recherchée, garantissant des vins colorés et structurés malgré les aléas climatiques. L'Arinarnoa, croisement entre le Tannat et le Cabernet Sauvignon, se distingue par sa capacité à produire des raisins riches en acidité, essentiels pour conserver de la fraîcheur dans des vins qui risqueraient autrement de devenir trop lourds en alcool. Enfin, le célèbre Touriga Nacional, pilier des vins portugais, a été introduit pour sa remarquable résistance à la sécheresse et sa grande palette aromatique, bien que son intégration dans le paysage bordelais fasse encore l'objet d'observations attentives.


Les nouveaux atouts pour les vins blancs


Côté blanc, ce sont deux cépages qui ont rejoint le cahier des charges pour enrichir l'assemblage traditionnel. L'Alvarinho, cépage emblématique des régions atlantiques espagnoles et portugaises, a été choisi pour sa puissance aromatique qui tend à s'effacer chez les variétés locales lors des épisodes de forte chaleur, tout en conservant une belle acidité. Le Liliorila, né d'un croisement entre le Baroque et le Chardonnay, complète ce duo expérimental. Il est apprécié pour sa résistance à la pourriture grise et son aptitude à produire des vins puissants et bouquetés. Ces deux variétés offrent aux viticulteurs de nouvelles options pour élaborer des vins blancs équilibrés, capables de répondre aux attentes changeantes des consommateurs tout en conservant l'identité sensorielle propre aux vins de Bordeaux.


Un cadre expérimental sous haute surveillance


L'introduction de ces variétés ne marque pas une révolution immédiate, mais une adaptation douce et encadrée. Pour garantir que le caractère et la typicité des Bordeaux ne soient pas dénaturés, des limites strictes ont été imposées : la proportion de ces nouveaux cépages ne peut excéder 5% de la surface plantée au sein d'une exploitation, et ils ne peuvent représenter plus de 10% de l'assemblage final d'un vin. Cette phase d'expérimentation, prévue pour une durée d'une dizaine d'années, permettra aux professionnels de valider la pertinence de ces choix avant une éventuelle intégration pérenne.

Par ailleurs, afin de préserver l'aspect expérimental de la démarche, il a été demandé aux vignerons de ne pas mentionner ces variétés sur les étiquettes, assurant ainsi une transition prudente et réfléchie vers le vignoble de demain.

Lesquels de ces six cépages seront pérenniser dans le vignoble bordelais ?

dimanche 7 mars 2021

Idée reçue : en rosé, il ne faut boire que les derniers millésimes !

Rosé millésimé 2021 (©DR).




L'idée de ne consommer que les vins rosés impérativement dans l'année qui suit leur récolte est sans doute l'une des croyances les plus rigides du monde du vin. Pour la grande majorité des acheteurs, un rosé de deux ou trois ans est un vin mort, qui a perdu sa fraîcheur et sa couleur. Si cette injonction de jeunesse est tout à fait valable pour une large part de la production mondiale, elle devient totalement fausse dès que l'on s'intéresse aux grands vins de terroir. Le monde du rosé abrite de grands vins de garde capables de se bonifier sur plusieurs années, révélant des complexités aromatiques insoupçonnées.


Le fondement de la règle : le rosé de soif et de fruit


Pour comprendre pourquoi cette idée reçue est si tenace, il faut reconnaître qu'elle s'applique parfaitement à une catégorie majeure : les rosés de style « technologique » ou de plaisir immédiat. Ces vins, très majoritaires sur le marché, sont vinifiés pour mettre en avant des arômes primaires et volatils de fruits frais, de bonbon ou d'agrumes, soutenus par une vive acidité.

Ces caractéristiques sont par nature éphémères. Après douze à dix-huit mois en bouteille, ces arômes s'estompent, l'acidité peut paraître plus mordante et le vin perd tout l'éclat qui faisait son charme sur une terrasse d'été. Pour ces cuvées légères, souvent issues de rendements élevés et de pressurages directs sans macération, la course au dernier millésime est donc pleinement justifiée pour garantir une expérience de dégustation optimale.


Les grands terroirs et le pouvoir du temps


Le panorama change radicalement lorsque l'on aborde les rosés de structure, issus de grands terroirs et travaillés avec la même exigence que les grands vins rouges. Ces flacons ne tirent pas leur valeur de la fraîcheur aromatique immédiate, mais de la maturité du raisin, de la complexité du sol et, parfois, d'un élevage sous bois ou sur lies fines qui leur apporte de la matière et des antioxydants naturels.

L'exemple le plus éclatant de cette catégorie est sans conteste le Clos Cibonne, en Provence, qui élabore des rosés légendaires à base du cépage autochtone Tibouren. Élevés en foudres de chêne centenaires, ces vins développent après trois, cinq ou même dix ans de cave des notes uniques de fruits secs, d'épices, de curry et une patine en bouche d'une noblesse absolue. De la même façon, un grand Bandol rosé, dominé par le cépage Mourvèdre, traverse les années avec une superbe insolente. Goûter un Bandol rosé après cinq ans de garde permet de découvrir un vin métamorphosé, où le fruit croquant a laissé place à des notes de sous-bois, d'écorce d'orange et de cuir fin, idéales pour la haute gastronomie.


L'apport culturel des voisins européens


Cette capacité à défier le temps ne s'arrête pas aux frontières françaises. En Espagne, la région de la Rioja possède une longue tradition de grands rosés de garde, appelés Gran Reserva. Des domaines mythiques, à l'image de la maison López de Heredia avec sa cuvée Viña Tondonia Gran Reserva Rosado, commercialisent leurs rosés après parfois dix ans de vieillissement dans les caves du domaine. Ces vins arborant une robe pelure d'oignon spectaculaire offrent une complexité tertiaire unique qui fascine les dégustateurs du monde entier.

En Italie, les rosés de l'appellation Cerasuolo d'Abruzzo, issus du cépage Montepulciano, démontrent eux aussi une aptitude remarquable au vieillissement. Portés par une charge tannique subtile et une belle acidité, ils s'enrichissent au fil des ans de notes de cerise confite, de tabac blond et de réglisse, prouvant que le temps est un allié précieux pour qui sait l'attendre.


Une question de profil et non de couleur


Il est donc réducteur d'affirmer que le rosé ne supporte pas les années. Le potentiel de garde d'une bouteille n'est jamais dicté par sa couleur, mais par l'intention du vigneron, la qualité du terroir, le choix des cépages et la maîtrise de la vinification. Si le dernier millésime reste le roi incontesté des apéritifs improvisés, les flacons de garde méritent qu'on leur oublie quelques années en cave pour offrir aux amateurs des émotions complexes que la jeunesse est bien incapable de concevoir.