| Arrachage de vignes en Bordelais (© Fabien Cottereau / Ouest France). |
L'arrachage des pieds de vigne dans le sud de la France n'est absolument pas un phénomène isolé. C’est la manifestation visible d'une crise structurelle profonde qui secoue aujourd'hui plusieurs grands bassins viticoles français, notamment le Bordelais et la vallée du Rhône, en plus de la façade méditerranéenne. L'histoire de ces campagnes de destruction de parcelles montre qu'il s'agit d'un levier de régulation économique utilisé de façon cyclique depuis près d'un demi-siècle.
L'origine du phénomène : le tournant des années 1970 et 1980
Pour comprendre l'histoire de l'arrachage, il faut remonter à la fin des années 1970. À cette époque, le Languedoc-Roussillon s'était spécialisé dans la monoculture du vin de table de consommation courante, un modèle hérité du XIXe siècle pour ravitailler les usines et les villes. Face à l'effondrement de la demande pour ces vins d'entrée de gamme, la Communauté économique européenne (CEE) a instauré dès 1980 une "Prime à l'abandon définitif". Cette mesure radicale a incité les viticulteurs à arracher massivement leurs ceps pour réduire les volumes globaux et assainir le marché. Ce premier grand cycle historique, qui s'est étalé sur trois décennies, a redessiné les paysages du Sud en éliminant des centaines de milliers d'hectares de vignes de faible qualité au profit d'une montée en gamme.
Les raisons de l'arrachage : la surproduction
L'explication fondamentale de l'arrachage réside dans un déséquilibre permanent entre l'offre et la demande. Lorsque les vignerons produisent plus de vin que le marché ne peut en absorber, les stocks s'accumulent dans les caves, ce qui fait s'effondrer les prix de vente en dessous des coûts de production. Pour éviter la faillite générale, la filière a parfois recours à la "distillation de crise", qui consiste à transformer les excédents de vin en alcool industriel pour la pharmacie ou les biocarburants. Cependant, cette solution n'étant qu'un pansement temporaire et coûteux, l'arrachage définitif devient la seule solution structurelle pour réduire définitivement le potentiel de production du pays et réaligner l'offre sur la baisse de consommation des ménages.
Le second cycle contemporain : la crise du vin rouge
Nous assistons actuellement à une nouvelle vague massive d'arrachages, mais ses causes et sa géographie ont évolué. Ce ne sont plus seulement les petits vins de table du Midi qui sont visés, mais de grandes appellations historiques, au premier rang desquelles le vignoble de Bordeaux. Le coupable principal est le désamour flagrant des consommateurs pour les vins rouges, qui subissent de plein fouet la concurrence de la bière et des boissons plus légères. Face à des chais pleins et à des cours au plus bas, l'État français et l'Union européenne ont dû débloquer de nouvelles enveloppes d'aides à l'arrachage pour détruire des dizaines de milliers d'hectares supplémentaires.
Les enjeux sanitaires et écologiques modernes
Au-delà de la seule régulation des volumes, l'arrachage moderne répond à des impératifs sanitaires et climatiques. En Gironde par exemple, des dispositifs d'arrachage dits "sanitaires" ont été mis en place pour lutter contre la flavescence dorée, une maladie mortelle pour la vigne qui se propage rapidement dans les parcelles abandonnées par des viticulteurs en faillite. De plus, la répétition des sécheresses extrêmes et des épisodes de gel pousse de nombreux exploitants à bout de force. Les primes actuelles encouragent ainsi la "renaturation" des terres en transformant les anciennes vignes en forêts ou en jachères, ou bien favorisent la diversification agricole vers des cultures moins gourmandes en eau comme les oliviers ou les amandiers.