lundi 26 mai 2025

Le choix des portes-greffes pour mieux préparer l'avenir

Vignes jeunes dans le vignoble français (©DR).


Le choix du porte-greffe représente l'un des leviers les plus puissants et les plus durables pour adapter le vignoble au changement climatique. Contrairement à l'irrigation, qui intervient comme une correction externe, le porte-greffe constitue le fondement physiologique de la vigne, dictant sa capacité à prospecter le sol et à gérer ses ressources hydriques de manière autonome.


Le rôle crucial du porte-greffe dans la stratégie hydrique


Le porte-greffe n'est pas qu'un simple support pour le greffon ; il est l'interface biologique entre le sol et le système aérien de la plante. En choisissant une variété de porte-greffe adaptée, le viticulteur influence directement la profondeur de l'enracinement et la tolérance de la vigne à la sécheresse. Certains porte-greffes, issus d'espèces de vignes américaines, sont naturellement dotés d'un système racinaire puissant qui leur permet d'explorer des horizons profonds pour trouver de l'eau, même dans des sols arides ou caillouteux. À l'inverse, des porte-greffes à enracinement superficiel peuvent rendre la plante beaucoup plus sensible aux épisodes de stress hydrique estival, accentuant ainsi la nécessité d'un apport d'eau extérieur.


Sélectionner le matériel végétal pour la résilience


L'évolution des pratiques consiste aujourd'hui à remplacer les porte-greffes historiquement sélectionnés pour leur vigueur ou leur adaptation à des sols spécifiques, par des variétés offrant une meilleure tolérance au manque d'eau. La recherche actuelle, notamment menée par l'Institut Français de la Vigne et du Vin (IFV), se concentre sur des porte-greffes capables de limiter la transpiration de la plante lors des pics de chaleur. Par exemple, le 110 Richter ou le 140 Ruggeri sont souvent cités pour leur excellente résistance à la sécheresse, car ils favorisent une croissance racinaire profonde et une régulation stomatique efficace. Le défi pour les viticulteurs est de trouver le compromis idéal entre la vigueur, nécessaire à la production de raisins de qualité, et cette capacité à survivre avec une pluviométrie réduite.


Une approche durable par l'adaptation du matériel végétal


Investir dans des porte-greffes adaptés permet de réduire durablement la dépendance à l'irrigation tout en pérennisant le vignoble sur plusieurs décennies. Cette approche s'inscrit dans une vision de long terme, car contrairement à l'installation d'un système goutte-à-goutte, le choix du porte-greffe se fait à la plantation et ne peut être modifié sans arracher la parcelle. En favorisant une vigne capable de s'autoréguler face aux aléas climatiques, le viticulteur réduit ses coûts énergétiques et matériels tout en préservant la typicité du terroir, puisque la plante exprime les caractéristiques du sol sans l'artifice d'un apport hydrique régulier. C'est une démarche d'agroécologie qui mise sur l'intelligence du végétal plutôt que sur la technologie.


La complémentarité entre porte-greffe et gestion du sol


Pour maximiser l'efficacité des porte-greffes résistants, cette stratégie doit être couplée à une gestion rigoureuse des sols. Des techniques comme l'enherbement maîtrisé ou le travail superficiel du sol permettent de préserver l'humidité interne, limitant ainsi la concurrence pour l'eau entre les adventices et la vigne. L'objectif est de créer un environnement où le porte-greffe peut exprimer pleinement son potentiel de prospection. Ainsi, l'adaptation du vignoble passe par un triptyque : le choix d'un porte-greffe résilient, une gestion agroécologique du sol pour retenir l'eau de pluie, et une conduite de la plante qui encourage l'autonomie, limitant le recours aux solutions correctives souvent temporaires et coûteuses.

dimanche 18 mai 2025

Un PFAS détecté dans des bouteilles de vins en Europe !

Analyses dans des bouteilles de vins européens à la recherche de PFAS (©Adobe Stock).


L’acide trifluoroacétique, ou TFA, le plus petit et le plus mobile des polluants éternels (PFAS), a été détecté ces mois-ci à des concentrations inédites dans des bouteilles de vin à travers l'Europe. Ce phénomène met en lumière une contamination systémique qui s'est accélérée de manière spectaculaire au fil des décennies, bousculant l'image de pureté associée au terroir. Pour comprendre l'ampleur de cette crise, il faut remonter le fil du temps et analyser les vagues successives de révélations qui ont mené à ce constat alarmant.


Le point de départ et l'émergence d'une pollution invisible


L'histoire de cette contamination invisible s'enracine à la fin des années 1980. Cette période correspond historiquement au développement massif des gaz fluorés, conçus pour remplacer les chlorofluorocarbures destructeurs de la couche d'ozone, mais aussi à l'introduction sur le marché des tout premiers pesticides agricoles fluorés. Les analyses scientifiques menées a posteriori confirment qu'avant 1988, le TFA était tout simplement absent des bouteilles de vin en Europe.

Une première alerte institutionnelle discrète est donnée en 2017. Le laboratoire de référence de l'Union européenne à Stuttgart réalise alors la seule enquête officielle sur le TFA dans les aliments commanditée par la Commission européenne. À cette époque, l'analyse de vingt-sept vins européens révèle une concentration médiane de cinquante microgrammes par litre, avec un niveau maximal de cent vingt microgrammes par litre. Bien que ces chiffres soient déjà notables, l'affaire n'éveille pas encore l'attention du grand public


L'explosion des niveaux de contamination


La situation change radicalement au début des années 2020. Les données accumulées montrent que la concentration de ce polluant éternel s'est emballée à partir de 2010 pour atteindre une moyenne de cent vingt-deux microgrammes par litre sur la période récente. En septembre 2024, une étude du laboratoire Eurofins jette un premier pavé dans la mare en révélant la présence de TFA à des teneurs élevées dans d'autres boissons courantes, notamment les jus d'orange industriels, confirmant que le problème dépasse le strict cadre des vignobles.

Le point culminant de l'affaire survient en avril dernier. Le réseau d'ONG Pesticide Action Network Europe publie un rapport retentissant intitulé « Message from the Bottle ». Les analyses menées sur une cinquantaine de vins de dix pays européens, dont la France, révèlent que le TFA est désormais omniprésent. Les concentrations mesurées affichent des records absolus avec une médiane de cent dix microgrammes par litre et un pic historique à trois cent vingt microgrammes par litre sur un vin blanc autrichien. Ces niveaux s'avèrent jusqu'à cent fois supérieurs aux moyennes déjà préoccupantes observées dans les eaux de surface et l'eau potable !


Les coupables désignés et l'impasse du secteur biologique


Ce rapport met en évidence une corrélation directe entre les pratiques viticoles et les taux de pollution. Dans la quasi-totalité des vins conventionnels testés, les scientifiques découvrent de multiples résidus de pesticides, dont des fongicides PFAS très courants comme le fluopyram et le fluopicolide. Ces substances chimiques, une fois pulvérisées sur les vignes, se dégradent directement en TFA dans le sol, avant d'être massivement absorbées par les racines de la plante qui concentre le polluant dans ses raisins.

La découverte la plus troublante de cette enquête concerne le vin biologique. Si les bouteilles de vin bio analysées s'avèrent exemptes de résidus de pesticides classiques, elles contiennent toutes du TFA, bien qu'à des taux généralement plus faibles que les vins conventionnels. Le TFA étant d'une stabilité absolue et extrêmement mobile, il voyage par les pluies et imprègne l'ensemble du cycle de l'eau. Même le vigneron bio le plus vertueux se retrouve impuissant face à cette pollution environnementale globale qui s'abat du ciel sur ses terres.


L'attente de règles et le bras de fer politique


Face à cette crise sanitaire et environnementale, l'année 2026 marque un tournant réglementaire majeur en Europe. Depuis le début de l'année, la directive européenne sur l'eau potable impose enfin la surveillance stricte d'une liste de PFAS. L'attention se focalise désormais sur les autorités sanitaires européennes, qui se sont vu confier la lourde tâche d'évaluer précisément la toxicité de ce polluant ultra-court pour fixer des valeurs de référence indispensables.

Le débat est d'autant plus tendu que le TFA n'est plus considéré comme inoffensif. Des études toxicologiques ont mis en avant des suspicions de risques sérieux pour le système immunitaire, le foie et la santé reproductive humaine, poussant par exemple l'Allemagne à demander sa classification comme substance reprotoxique. Entre les demandes d'interdiction immédiate des pesticides PFAS portées par les associations et le lobbying intense des industries chimiques, l'avenir de la réglementation européenne reste au cœur d'un arbitrage politique crucial.