mercredi 27 mars 2019

Etats-Unis : quand le cannabis remplace la vigne !

Le cannabis récréatif fait concurrence à la vigne en Californie ! (©DR).


Le paysage agricole et culturel de la côte ouest américaine, et tout particulièrement de la Californie, connaît une transformation spectaculaire depuis la légalisation du cannabis à usage récréatif en Californie en 2016 et l'entrée en vigueur du décret l'année dernière. Alors que cette région est historiquement révérée pour ses vignobles de classe mondiale, une nouvelle culture, celle du cannabis, s'y implante avec une vigueur qui bouscule les équilibres établis. Ce qui était perçu comme une simple diversification agricole est devenu, dans certains comtés, une véritable compétition économique où le cannabis finit parfois par surpasser la vigne en termes de revenus générés.


Un basculement économique frappant


Le cas du comté de Santa Barbara est emblématique de cette mutation. Depuis la légalisation du cannabis récréatif en Californie, cette région autrefois dévouée aux vignes et aux vergers d'avocats a vu fleurir des serres de cannabis sur une échelle industrielle. Les chiffres sont éloquents : dans les rapports agricoles récents, la valeur de la récolte de cannabis y dépasse largement celle des raisins de cuve. Cette prédominance n'est pas sans heurts, car elle engendre une compétition intense pour l'accès aux terres, à la main-d'œuvre et aux ressources en eau. Si certains vignerons voient cette évolution comme une menace existentielle pour leur réputation et la quiétude de leurs domaines, d'autres observent une mutation irréversible du paysage rural.


La cohabitation sous tension dans les terroirs historiques


Au-delà de la concurrence financière, la cohabitation entre les deux mondes soulève des défis sensoriels et logistiques complexes. Dans des localités comme Carpinteria ou les zones avoisinantes de la vallée de Santa Ynez, des conflits ont éclaté autour de la gestion des nuisances olfactives. Le cannabis, dont l'odeur puissante et caractéristique peut parcourir de longues distances, est perçu par certains propriétaires de vignobles et résidents comme une nuisance incompatible avec le prestige de l'œnotourisme. Des vignerons ont également exprimé des craintes concernant la contamination par dérive de produits phytosanitaires, forçant les autorités locales à naviguer entre des réglementations strictes pour protéger la qualité du raisin tout en encadrant l'expansion rapide de cette nouvelle industrie.


Vers une nouvelle culture de consommation


Malgré ces tensions, une frange innovante du marché tente de créer des synergies entre les deux produits. En Californie, des expériences culinaires et des événements touristiques cherchent à marier cannabis et vin en mettant en avant les notions de terroir, de terpènes et d'accords aromatiques, à l'image de ce qui se fait dans la gastronomie traditionnelle. Des régions comme Paso Robles commencent à intégrer cette offre dans une stratégie de tourisme de luxe, proposant des expériences sensorielles où le cannabis est consommé de manière contrôlée dans des cadres privés, en complément des dégustations œnologiques. Cette approche "élaborée" vise à transformer la perception du cannabis, le faisant passer du statut de produit récréatif à celui de produit artisanal, capable de séduire une clientèle sophistiquée, tout en essayant de pacifier une cohabitation qui demeure, pour l'heure, l'un des grands débats de la côte ouest.

lundi 18 mars 2019

Idée reçue : le vin rosé n'a pas d'histoire !

Le vin rosé existait déjà à l'Antiquité (©DR).


L'idée selon laquelle le vin rosé serait une invention récente, un simple produit marketing né pour accompagner les barbecues d'été et les terrasses ensoleillées, est une idée reçue particulièrement tenace. On lui reproche souvent son manque de noblesse et, par extension, son absence d'épaisseur historique face aux grands vins rouges de garde ou aux blancs de prestige. Pourtant, la réalité historique prend ce préjugé à contre-pied de manière spectaculaire. Le vin rosé n'est pas seulement doté d'une histoire riche, il est en réalité le plus ancien de tous les vins, le patriarche de la viticulture mondiale.


L'Antiquité ou l'ère du rosé originel


Pour retrouver les origines du vin, il faut remonter à l'Antiquité, en Grèce antique puis sous l'Empire romain. À cette époque, les techniques de vinification modernes n'existaient pas. Les vignerons pressaient les raisins immédiatement après la vendange, séparant très vite le jus des peaux. En l'absence de macération prolongée, le pigment des raisins noirs n'imprégnait pas le liquide. Les vins de l'Antiquité présentaient donc une robe claire, translucide, oscillant entre le gris, le rose et l'orangé.

Le vin rouge sombre et opaque tel qu'on le connaît aujourd'hui était techniquement impossible à produire et, de surcroît, culturellement rejeté. Les Grecs et les Romains considéraient les breuvages épais et sombres comme des boissons de barbares, indignes d'être servies lors des banquets. Le vin rosé, souvent coupé d'eau, d'épices ou de miel, était la norme culturelle, le symbole même de la civilisation et du raffinement. Ce sont d'ailleurs les Phocéens qui, en fondant Marseille il y a vingt-six siècles, ont implanté les premières vignes en Provence et y ont produit ces vins clairs.


Le Moyen Âge et la consécration du Clairet


Cette domination du vin clair s'est poursuivie bien au-delà de l'Antiquité, notamment au Moyen Âge, période durant laquelle il est devenu un enjeu économique et géopolitique majeur. Au XIIe siècle, le mariage d'Aliénor d'Aquitaine avec le futur roi d'Angleterre Henri II place la région de Bordeaux sous pavillon britannique. C'est le début d'un commerce florissant centré autour d'un vin bien précis : le « Clairet » (ou Claret pour les Anglais).

Ce Clairet était un vin rouge extrêmement léger, obtenu après une macération de quelques heures seulement, ce qui correspond techniquement à la définition moderne d'un vin rosé soutenu. Pendant des siècles, la cour d'Angleterre et la haute société londonienne n'ont juré que par ce vin clair de Bordeaux, en important des volumes gigantesques. Le vin rouge foncé et tannique n'était alors qu'une production marginale. Le rosé, sous le nom de Clairet, incarnait le sommet du prestige viticole européen.


La transition royale vers le vin de plaisir


Au fil des siècles, le rosé a conservé ses lettres de noblesse auprès des élites européennes. À la Renaissance, les rois de France, notamment Louis XIV, appréciaient grandement les vins clairs et fruités, à l'image des productions de l'appellation Tavel, dans la vallée du Rhône, qui s'est autoproclamée plus tard « le Premier Rosé de France ». Ce vin était courtisé pour sa fraîcheur et sa capacité à s'accorder avec les mets délicats de la cour, loin de la lourdeur des vins rouges de l'époque.

Ce n'est qu'au XIXe siècle, avec l'avènement des techniques industrielles et la maîtrise des longues macérations en cuve, que le vin rouge sombre a pris le dessus dans les habitudes de consommation, reléguant progressivement le rosé au second plan. Le rosé a alors entamé sa mutation pour devenir, au XXe siècle, le compagnon indissociable des premiers congés payés, des vacances sur la Côte d'Azur et de la douceur de vivre méditerranéenne, troquant son statut de vin de cour contre celui de vin de partage et de liberté.


Une légitimité historique incontestable


Le vin rosé ne souffre donc d'aucun déficit d'histoire, il souffre simplement d'un déficit de mémoire collective. Loin d'être un sous-produit industriel né de la modernité, il est le fil conducteur de la viticulture depuis ses balbutiements phocéens jusqu'aux tables contemporaines. Redonner ses lettres de noblesse au rosé, c'est d'abord se rappeler que la clarté d'un vin a été, pendant plus de deux millénaires, le critère absolu de l'élégance et du savoir-vivre.

jeudi 14 mars 2019

Histoire : 1316, Jean XXII, un pape "faiseur de vin" - 2/2

L'incontournable palais des papes en Avignon (©DR).


Il est fascinant de plonger dans les gestes techniques du XIVe siècle. La vinification médiévale, loin d'être rudimentaire, était une pratique codifiée par l'observation et une nécessité pragmatique : comment conserver un vin capable de traverser les routes escarpées de l'Europe pour atteindre les tables royales ?


L'art de la vinification médiévale : entre empirisme et nécessité


Au XIVe siècle, la cave pontificale d'Avignon ne ressemble pas à nos installations inox actuelles. Pourtant, les vignerons au service des Papes ont su domestiquer la matière pour répondre aux exigences des palais princiers. Entre 1309 et 1377, la technique évolue, portée par une recherche de concentration et de stabilité indispensable au commerce de longue distance.


La gestion de la récolte et du foulage


Les vendanges, traditionnellement fixées selon des calendriers agraires hérités de l'Antiquité, se déroulaient le plus souvent courant septembre. Le foulage était une étape déterminante réalisée collectivement. Dans les domaines entourant Châteauneuf-du-Pape, on utilisait des pressoirs à levier en bois, actionnés par de lourdes vis de chêne. La finesse du vin dépendait de la pression exercée : une pression trop forte, libérant les tanins amers des rafles et des pépins, était déjà proscrite pour les vins destinés à la table du Pape. La recherche de pureté aromatique était une préoccupation constante.


La fermentation et l'usage des contenants


La fermentation s'effectuait dans des cuves en bois de chêne ou, plus fréquemment, dans des jarres enterrées ou des cuves maçonnées enduites de poix (une résine de pin) pour assurer l'étanchéité. Le contrôle des températures était inexistant, mais l'emplacement des chais, souvent creusés dans la roche ou situés dans des bâtiments aux murs épais, permettait une régulation naturelle. Le vin n'était pas séparé des lies trop rapidement, ce qui lui apportait une protection contre l'oxydation. Le soutirage, une opération cruciale réalisée à l'aide de siphons en métal ou de tuyaux en cuir, permettait de clarifier le vin avant l'hivernage.


La conservation : un défi de tous les instants


La plus grande difficulté du XIVe siècle était d'éviter que le vin ne se transforme en vinaigre. Pour garantir la conservation des vins destinés aux expéditions vers l'Angleterre ou la cour impériale de Prague, les intendants pontificaux utilisaient des techniques de mutage primitif. On ajoutait parfois des épices, des herbes ou du miel (le fameux « vin cuit » ou les vins épicés) qui servaient d'antiseptiques naturels. Une pratique courante consistait également à brûler du soufre dans les tonneaux vides avant le remplissage, une méthode découverte empiriquement pour assainir les récipients et prolonger la vie du breuvage.


Les dates clés de l'excellence pontificale


  • 1316 : Élection de Jean XXII, qui donne une impulsion décisive au vignoble de Châteauneuf en faisant aménager le château et en encourageant la culture sur les plateaux de galets roulés.

  • 1344 : Des archives pontificales attestent de l'envoi de grandes quantités de vin avignonnais vers les cours du Nord, consolidant la réputation européenne du cru.

  • 1362 : Urbain V, dans une volonté de réforme, renforce la surveillance sur la qualité des vins servis à Avignon, sanctionnant les marchands qui vendaient des vins coupés ou frelatés.


Un savoir-faire redécouvert


Ce qu'il faut retenir de ces méthodes médiévales, c'est l'intelligence de l'adaptation. Sans outils de mesure, le vigneron du XIVe siècle utilisait ses sens pour guider chaque étape : la vue pour le soutirage, l'odorat pour détecter le départ d'une fermentation indésirable. Cette vinification était une lutte constante contre le temps et les éléments. En étudiant ces pratiques, on comprend mieux pourquoi le vin de l'époque était une denrée rare et précieuse : il était le résultat d'une maîtrise technique courageuse, où chaque récolte représentait un défi logistique que la papauté a su transformer en un véritable succès mondial.