L'ordonnance de 1395, prise par le duc de Bourgogne (© Archives Nationales).
L'histoire du vignoble bourguignon est indissociable d'un décret royal qui, à la fin du XIVe siècle, a radicalement orienté la destinée aromatique de la région. En 1395, Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, promulguait une ordonnance condamnant le cépage Gamay, alors qualifié de « très mauvais et déloyal plant ». Cette décision autoritaire, qui peut sembler arbitraire au regard de la popularité actuelle de ce cépage dans le Beaujolais voisin, répondait en réalité à des impératifs économiques, politiques et qualitatifs très précis dans le contexte de la construction de la puissance bourguignonne.
Une menace pour l'excellence bourguignonne
À la fin du Moyen Âge, la Bourgogne cherche à affirmer son prestige à travers l'Europe. Le vin est alors l'un des principaux vecteurs de son rayonnement diplomatique et commercial. Le Gamay, importé de la région de Mâcon, présentait aux yeux des viticulteurs et des élites de l'époque deux défauts majeurs. D'une part, il s'agissait d'un cépage extrêmement productif, capable de fournir des rendements élevés, ce qui favorisait une production de vins dilués et sans structure, bien loin des standards qualitatifs visés par le duché. D'autre part, sa précocité le rendait moins exigeant à cultiver, mais aussi moins apte à produire des nectars de longue garde, essentiels pour le commerce international.
La défense du Pinot Noir comme enjeu de puissance
En bannissant le Gamay, Philippe le Hardi souhaitait favoriser exclusivement le Pinot Noir, un cépage plus difficile à cultiver, aux rendements plus faibles, mais capable d'atteindre une finesse et une complexité aromatique exceptionnelles. Le duc percevait le vin non seulement comme une ressource financière, mais comme un emblème de sa souveraineté. Pour maintenir des prix élevés et assurer la réputation des vins de ses terres — notamment autour de Beaune et de Dijon — il était impératif d'écarter toute variété jugée « vulgaire ». L'ordonnance de 1395 marque ainsi la naissance de la notion de hiérarchie qualitative au sein des vignobles, où la supériorité du Pinot Noir est institutionnalisée par le pouvoir ducal.
Un contexte économique et social en tension
La décision ducale s'inscrit également dans une volonté de contrôle social. La culture du Gamay permettait aux vignerons de travailler moins dur pour obtenir des volumes importants, ce qui était perçu par les autorités comme une forme de paresse dommageable à la qualité globale de l'agriculture bourguignonne. En contraignant les producteurs à se tourner vers le Pinot Noir, Philippe le Hardi imposait une discipline de travail exigeante, adaptée aux sols calcaires de la Côte d'Or. Cette injonction, bien que très mal vécue par les paysans de l'époque qui y voyaient une atteinte à leur liberté de culture, a permis de protéger l'identité du vin de Bourgogne, en l'ancrant durablement dans une approche de rareté et d'exigence que nous retrouvons encore aujourd'hui dans la classification des Climats.
L'héritage d'une ségrégation variétale
Le bannissement du Gamay a eu pour conséquence directe de repousser ce cépage vers le sud, au-delà de la limite administrative de l'époque, dans les terres du Beaujolais où les sols granitiques lui permettaient, paradoxalement, de s'exprimer avec beaucoup plus de succès. L'ordonnance de 1395 ne fut jamais réellement abrogée, mais elle tomba dans un oubli relatif au fil des siècles, tout en ayant fixé pour l'éternité la frontière entre la Bourgogne "noble" et le Beaujolais "populaire". Cette rupture historique illustre la capacité d'une décision politique, prise en un temps précis, à figer durablement le paysage viticole d'une région, faisant du Pinot Noir le roi incontesté de la Bourgogne tout en reléguant le Gamay à une identité régionale distincte et complémentaire.
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