| Le vin rosé existait déjà à l'Antiquité (©DR). |
L'idée selon laquelle le vin rosé serait une invention récente, un simple produit marketing né pour accompagner les barbecues d'été et les terrasses ensoleillées, est une idée reçue particulièrement tenace. On lui reproche souvent son manque de noblesse et, par extension, son absence d'épaisseur historique face aux grands vins rouges de garde ou aux blancs de prestige. Pourtant, la réalité historique prend ce préjugé à contre-pied de manière spectaculaire. Le vin rosé n'est pas seulement doté d'une histoire riche, il est en réalité le plus ancien de tous les vins, le patriarche de la viticulture mondiale.
L'Antiquité ou l'ère du rosé originel
Pour retrouver les origines du vin, il faut remonter à l'Antiquité, en Grèce antique puis sous l'Empire romain. À cette époque, les techniques de vinification modernes n'existaient pas. Les vignerons pressaient les raisins immédiatement après la vendange, séparant très vite le jus des peaux. En l'absence de macération prolongée, le pigment des raisins noirs n'imprégnait pas le liquide. Les vins de l'Antiquité présentaient donc une robe claire, translucide, oscillant entre le gris, le rose et l'orangé.
Le vin rouge sombre et opaque tel qu'on le connaît aujourd'hui était techniquement impossible à produire et, de surcroît, culturellement rejeté. Les Grecs et les Romains considéraient les breuvages épais et sombres comme des boissons de barbares, indignes d'être servies lors des banquets. Le vin rosé, souvent coupé d'eau, d'épices ou de miel, était la norme culturelle, le symbole même de la civilisation et du raffinement. Ce sont d'ailleurs les Phocéens qui, en fondant Marseille il y a vingt-six siècles, ont implanté les premières vignes en Provence et y ont produit ces vins clairs.
Le Moyen Âge et la consécration du Clairet
Cette domination du vin clair s'est poursuivie bien au-delà de l'Antiquité, notamment au Moyen Âge, période durant laquelle il est devenu un enjeu économique et géopolitique majeur. Au XIIe siècle, le mariage d'Aliénor d'Aquitaine avec le futur roi d'Angleterre Henri II place la région de Bordeaux sous pavillon britannique. C'est le début d'un commerce florissant centré autour d'un vin bien précis : le « Clairet » (ou Claret pour les Anglais).
Ce Clairet était un vin rouge extrêmement léger, obtenu après une macération de quelques heures seulement, ce qui correspond techniquement à la définition moderne d'un vin rosé soutenu. Pendant des siècles, la cour d'Angleterre et la haute société londonienne n'ont juré que par ce vin clair de Bordeaux, en important des volumes gigantesques. Le vin rouge foncé et tannique n'était alors qu'une production marginale. Le rosé, sous le nom de Clairet, incarnait le sommet du prestige viticole européen.
La transition royale vers le vin de plaisir
Au fil des siècles, le rosé a conservé ses lettres de noblesse auprès des élites européennes. À la Renaissance, les rois de France, notamment Louis XIV, appréciaient grandement les vins clairs et fruités, à l'image des productions de l'appellation Tavel, dans la vallée du Rhône, qui s'est autoproclamée plus tard « le Premier Rosé de France ». Ce vin était courtisé pour sa fraîcheur et sa capacité à s'accorder avec les mets délicats de la cour, loin de la lourdeur des vins rouges de l'époque.
Ce n'est qu'au XIXe siècle, avec l'avènement des techniques industrielles et la maîtrise des longues macérations en cuve, que le vin rouge sombre a pris le dessus dans les habitudes de consommation, reléguant progressivement le rosé au second plan. Le rosé a alors entamé sa mutation pour devenir, au XXe siècle, le compagnon indissociable des premiers congés payés, des vacances sur la Côte d'Azur et de la douceur de vivre méditerranéenne, troquant son statut de vin de cour contre celui de vin de partage et de liberté.
Une légitimité historique incontestable
Le vin rosé ne souffre donc d'aucun déficit d'histoire, il souffre simplement d'un déficit de mémoire collective. Loin d'être un sous-produit industriel né de la modernité, il est le fil conducteur de la viticulture depuis ses balbutiements phocéens jusqu'aux tables contemporaines. Redonner ses lettres de noblesse au rosé, c'est d'abord se rappeler que la clarté d'un vin a été, pendant plus de deux millénaires, le critère absolu de l'élégance et du savoir-vivre.
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