Intransigeante période que celle de la Prohibition (©DR).
La Prohibition américaine, qui a duré de 1920 à 1933, est une période de paradoxes profonds. Si elle visait à assécher totalement la consommation d'alcool, elle a paradoxalement forcé l'industrie viticole à se réinventer, créant des structures de survie qui, pour certaines, ont jeté les bases des dynasties viticoles californiennes actuelles.
Le 18e amendement et le Volstead Act : l'interdiction et ses failles
Ratifié en janvier 1919 et entré en vigueur en janvier 1920, le 18e amendement de la Constitution des États-Unis interdisait la fabrication, la vente et le transport de boissons alcoolisées à des fins récréatives. Pour appliquer cette mesure, le Congrès vota le Volstead Act, qui définissait les boissons prohibées comme celles contenant plus de 0,5 % d'alcool.
Cependant, le texte laissait des zones d'ombre majeures que les citoyens et les producteurs ont rapidement exploitées. Des exceptions furent prévues pour le vin de messe (usage sacramentel) et, de manière plus surprenante, pour la fabrication domestique de « jus de fruits fermentés ».
La survie par le domicile et le rite
La possibilité de produire jusqu'à 200 gallons (environ 750 litres) de vin par foyer pour une consommation personnelle a transformé les habitudes. Partout dans le pays, et surtout dans les centres urbains, les citoyens se sont improvisés vignerons. Cette demande massive a sauvé les viticulteurs californiens : les vignobles, destinés initialement à la vinification commerciale, ont été reconvertis pour fournir les ménages en raisins de table ou en « concentré de raisin » (souvent vendu sous forme de briques avec une notice ironique : « Ne pas dissoudre dans l'eau pendant 21 jours, au risque de créer du vin »).
Le vin de messe a également constitué une véritable "soupape" commerciale. Officiellement réservé aux cérémonies religieuses, sa production a connu une croissance exponentielle — une hausse de 800 000 gallons en deux ans dans les années 1920 — car de nombreuses bouteilles étaient détournées vers les réseaux clandestins ou la consommation privée, profitant de la tolérance accordée aux autorités religieuses.
L'impact sur les producteurs et les importations
Pour les producteurs professionnels, le bilan fut dévastateur. La grande majorité des domaines qui existaient avant 1920 ont dû fermer leurs portes ou s'orienter vers la production de jus de raisin, de confitures ou de raisins secs. Cette période a entraîné une perte de savoir-faire technique, les cépages de haute qualité étant souvent arrachés au profit de variétés plus résistantes au transport (pour être expédiées par train vers l'Est).
Concernant les importations de vins étrangers, le 18e amendement les interdisait formellement. Le vin français, italien ou espagnol, autrefois une composante raffinée du marché américain, a disparu des circuits légaux. Seul un marché noir prospère, alimenté par les contrebandiers (bootleggers), permettait de maintenir une offre de vins européens de prestige, bien que cela soit devenu une activité hautement risquée et réservée à une clientèle fortunée.
Un héritage contrasté en 1933
Lorsque le 21e amendement abrogea la Prohibition en décembre 1933, le paysage viticole américain était en ruines. La demande des consommateurs s'était déplacée vers les spiritueux, plus faciles à cacher et à produire clandestinement, et le palais américain avait perdu le goût du vin de qualité. Il faudra attendre plusieurs décennies, et notamment l'arrivée de nouveaux investisseurs et d'œnologues formés, pour que la Californie redécouvre l'excellence.
Cet épisode a néanmoins eu un effet de sélection darwinienne : les familles qui ont su maintenir leurs vignes en vie, même en vendant des raisins de table, ont pu redémarrer leur activité dès 1933. C'est dans ce terreau de résilience que sont nées certaines des plus grandes dynasties actuelles, comme les Mondavi, qui ont su transformer cet héritage chaotique en une industrie viticole devenue, par la suite, une référence mondiale.
Cette période illustre parfaitement comment une interdiction législative, loin d'annihiler une pratique, peut la contraindre à se transformer de manière inattendue et irréversible. Est-ce que cette période de "vide" technique, entre 1920 et 1933, explique selon vous le retard pris par les vins américains avant leur véritable renaissance dans les années 1970 ?
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